mardi, octobre 20, 2020
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CRISE PÉTROLIÈRE: « LA BAISSE DE PRODUCTION DES PAYS LEADERS, RELÈVE DU RÉALISME » SELON F.PERRIN

Directeur de recherche à l’IRIS et spécialiste des problématiques énergétiques, Francis Perrin explique la genèse de l’accord signé jeudi 9 avril entre les principaux pays producteurs de pétrole. La chute des prix était telle en pleine crise sanitaire du coronavirus qu’elle les a poussés à mettre de côté « certains ego ».

La Croix : Les principaux producteurs de pétrole se sont entendus, jeudi 9 avril, sur une réduction totale de 10 millions de barils par jour de leur production. Pourquoi ont-ils réussi à s’entendre cette fois, alors qu’ils s’étaient séparés sur un échec il y a un mois ?

Francis Perrin : La première raison est l’ampleur de la crise pétrolière actuelle, conséquence de la crise économique, elle-même conséquence de la crise sanitaire du Covid-19. Rien de tel qu’une chute des prix spectaculaire et brutale pour que des pays comprennent qu’au-delà de leurs intérêts divergents, il leur faut se réunir autour d’une table. Cela s’appelle le réalisme. Il aurait pu triompher déjà lors de leur précédente réunion, le 6 mars, mais entre-temps, la situation s’est considérablement dégradée, et ceci a sans doute contribué à en ramener quelques-uns à la raison, et à faire taire certains ego.

La deuxième raison, très liée à la première, est que sans ce sommet, le risque était grand d’une baisse des prix encore supérieure. Si les cours sont un peu remontés, ces derniers jours, c’est parce que les marchés anticipaient un accord. Sans accord, la sanction aurait été plus rude encore.

La Croix Dans un contexte de baisse de la demande, la Russie, l’Arabie saoudite et les États-Unis se livraient à une guerre des prix. Comment leurs dirigeants se sont-ils réconciliés ?

Francis Perrin : Le 5 mars, les treize pays de l’OPEP – dont l’Arabie saoudite – s’étaient mis d’accord sur une réduction accrue de leur production. Ils ont proposé cette solution le lendemain aux dix autres pays producteurs non-membres de l’OPEP – dont la Russie – avec lesquels ils ont pris l’habitude de se concerter depuis 2016. La Russie a dit non, sans doute parce que ses compagnies avaient fait pression sur le Kremlin en rappelant qu’elles avaient déjà consenti un tel effort dans le passé, sans réelle efficacité. Estimant que la Russie jouait un jeu personnel, l’Arabie saoudite a, à son tour, décidé de se venger et d’ouvrir les vannes : plutôt que de soutenir les prix, elle a décidé de défendre ses parts de marché.

Quant aux États-Unis, qui ne sont membres d’aucun des deux groupes, leur position est différente car ils ne possèdent que des compagnies privées. Ni le président Trump ni l’État fédéral n’ont le pouvoir de leur imposer quoi que ce soit. Or il était difficile pour Moscou et Riyad d’accepter une réduction de leur propre production pendant que les compagnies américaines maintenaient la leur et leur prenaient leurs clients.

Au cours de leur échange téléphonique, le président Trump leur a sans doute dit que, avec des prix aussi bas, la production américaine allait forcément baisser, car il ne sera plus rentable d’exploiter certains puits. Le département de l’énergie des États-Unis prévoit déjà une baisse de la production cette année et la suivante : cela peut être considéré comme leur contribution involontaire à cet accord.

La Croix Cet accord fait-il des gagnants et des perdants entre pays producteurs ?

Francis Perrin. : Avec une chute aussi vertigineuse, il ne peut y avoir de gagnants. Mais tous ne sont pas égaux face à la crise. Certains ont plus de réserves financières que d’autres. Le Qatar, les Émirats arabes unis ou le Koweït, qui ont les revenus par habitant parmi les plus élevés au monde, ne sont pas dans la même situation que l’Iran, le Venezuela, l’Angola ou le Nigeria.

Pour cette raison, l’effort n’est pas strictement proportionnel : les plus gros producteurs sont aussi ceux qui réduisent le plus leurs volumes. Ici, l’Arabie saoudite et la Russie ont accepté chacune une diminution de 2,5 millions de barils. Celle de l’Irak, le deuxième pays producteur au sein de l’OPEP, n’est « que » d’un million de barils.

Et il n’a rien été demandé au Venezuela, à la Libye et à l’Iran, trois pays dont la production a déjà chuté pour des raisons différentes (crise économique, guerre ou sanctions) et auxquels il était impossible de demander un sacrifice supplémentaire.

La Croix Cette crise est-elle un choc pour les pays producteurs, le signe d’une inversion des rapports de force avec les pays consommateurs ?

Francis Perrin. : La chute des prix, au cours du mois dernier, est au-delà de ce que le monde entier pouvait imaginer – et jamais l’OPEP n’avait décidé une réduction de cette ampleur depuis sa création en 1960. Cet accord est absolument sans précédent.

Cette crise constitue incontestablement un coup de massue pour les pays producteurs, même si les prix se sont déjà effondrés par le passé. Mais le confinement ne va pas durer ad vitam aeternam et lorsque l’économie repartira, la demande reprendra elle aussi puisque le pétrole est ce qui fait tourner la machine.

Propos recueillis par Anne-Bénédicte Hoffner, le 10/04/2020 à 19:13

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