jeudi, février 2, 2023
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DECOUVERTE: LA MOSQUEE MULTICENTENAIRE DE SOKORO : UN MONUMENT HISTORIQUE INCONNU

Le texte qui va suivre, est le quatrième d’une série qui s’inscrit dans un récit global de voyage effectué au Nord de la Côte d’Ivoire du 22 au 23 octobre 2021 avec pour épicentre, la Sous-préfecture de Sokoro, ville située à l’extrême Nord de la Côte d’ivoire, dans la région du Folon.

Le premier texte a mis l’accent sur les réalisations effectuées par le gouvernement sur l’axe Abidjan-Sokoro. Quant au deuxième, il a fait la radioscopie de Sokoro, une ville en plein développement. Enfin, le troisième texte s’est intéressé au portrait d’un saint homme caché dans le fin fond de notre pays qui vit retranché dans un monde où la spiritualité prime sur le matériel.

« Vas-y ! Tu la découvriras et tu verras ! »

A l’entrée de Sokoro, un panneau sur lequel est marqué « bienvenue à Sokoro, la ville a la mosquée multi centenaire. », vous accueille.

Et ce panneau vous donne déjà le ton avec une photo de cette mosquée en question. A vrai dire, cet édifice est l’une des motivations de ma visite dans ce nord profond de la Côte d’Ivoire. Il faut noter qu’avant mon arrivée dans cette ville fortement islamisée, je n’avais pourtant pas entendu parler de cette mosquée. Mon frère Siaka cissé, « Mathias » pour ses amis et frères du lycée moderne de Dabou dans les années 1980, fils de Sokoro vivant aux Etats-Unis d’Amérique, m’avais dit avant le voyage, « vas-y ! Tu la découvriras et tu verras ! C’est un monument à la fois religieux et touristique qui ne demande qu’à être connu. »

Faire comme René Caillé, Stanley, Livingstone…..

Il va sans dire que cette invitation, a réveillé en moi le goût de la découverte. Par conséquent, comme René Caillé qui voulait découvrir Tombouctou à tout prix ou comme ces explorateurs tels Livingstone et Stanley qui voulaient de leur côté découvrir les sources du Zambèze ou du lac Tanganyika, je voulais forcement découvrir ce monument.

En plus, au-delà de cet objectif, je rêvais d’agrandir mon champ de connaissance dans la mesure où, selon les informations glanées par ci par là  à l’occasion de mon voyage à kong en 2015 dans le cadre de la visite du Président Ouattara dans son village natal, j’ai appris que le style architectural des mosquées du type soudano-sahélien n’était pas homogène. En effet, il en existe de nombreuses variantes selon les différents groupes ethniques qui l’utilisent.

Différents styles de mosquées Soudano-Sahéliens

On pourrait les classer en 4 styles

Le style malien

Il est utilisé par de nombreux groupes du Mandé du sud et du centre du Mali. La Grande Mosquée de Djenne ainsi que la Mosquée Kani-Kombole du Mali son faites dans ce style. D’ailleurs, la grande mosquée de Djenné est le plus grand édifice du monde construit en banco. Elle est inscrite depuis 1988 à la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO

Le style fortifié utilisé par les Zerrma, les Haoussa-Fulani, les Touareg à Agadez, ou encore par les Kanuri et les Songhaïs. Ce style a un aspect militaire avec la construction de hauts murs de protection construits autour d’une cour centrale. A ce niveau, le Minaret est la seule structure avec des poutres de support montant. La mosquée Sankoré de Tombouctou, le tombeau d’Askia à Gao au Mali ou la mosquée d’Agadez du nord du Niger sont emblématiques de ce style.

Le style Tubali qui domine, entre autres, dans le Nord et le Nord-Ouest du Nigéria, du Niger, du Burkina Faso oriental, dans le Nord du Bénin, etc. La mosquée de Yamma de la vieille ville de Zinder au Niger est un parfait exemple de ce style.

Le style Voltaïque utilisé par les Gur et les Mandé du Burkina Faso, du Nord du Ghana et du Nord de la Côte d’Ivoire. La mosquée Larabanga du Ghana et la grande mosquée de Bobo-Dioulasso sont caractéristiques de ce style.

Quels que soient leurs styles, ces mosquées sont construites en terre crue maçonnée au ‘’banco’’ puis associée à des matériaux naturels tels que le bois, l’argile, le beurre de karité auxquelles viennent s’ajouter de grandes poutres de support des murs. Ces poutres ne sont pas uniquement ornementales, elles jouent aussi un rôle primordial dans l’entretien des édifices en servant notamment d’échafaudages. Ces mosquées étaient encore au nombre de 300 au début du XXème siècle (…).Le style soudanais, caractéristique des mosquées, s’est développé entre les XVIIe et XIXe siècles.

Selon la légende, Kankou Moussa, l’un des plus puissants Mansa (empereur) du Mali, après son pèlerinage à la Mecque aurait missionné l’architecte Abou Ishaq es-Sahéli afin qu’il construise les mosquées de Tombouctou et de Gao.  Cependant, toujours selon des sources historiques, dès 250 avant notre ère, on retrouvait déjà des exemples de style soudano-sahélien dans l’empire du Mali.

08 Mosquées inscrites au patrimoine mondial de l’Unesco

En Côte d’ivoire, d’après les informations fournies par les Ministères de la Culture de même que celui du Tourisme et de l’Artisanat,  on en dénombre 20 dont huit qui ont été inscrites au patrimoine mondiale de l’Humanité par l’Unesco. L’annonce a été faite le 27 juillet 2021 au cours de la 44è session du Comité du patrimoine Mondial tenue en ligne depuis Fuzhou (Chine).

Elles sont situées à Tengréla, Kouto, Sorobango, Samatiguila, M’Bengué, Kong et Kaouara, villes du Nord de la Côte d’Ivoire. Ces mosquées sont les mieux conservées sur les vingt qui ont subsisté en Côte d’Ivoire, sur plusieurs centaines qui existaient encore au début du XXe siècle en Afrique de l’Ouest.

De manière spécifique concernant les mosquées  ivoiriennes, les sources de l’UNESCO nous informent qu’elles sont caractérisées par une construction en terre, des charpentes en saillie, des contreforts verticaux couronnés de poteries ou d’œufs d’autruche, et par des minarets effilés. Elles présentent une interprétation d’un style architectural dont l’origine se situerait autour du XIVe siècle dans la ville de Djenné, qui faisait alors partie de l’empire du Mali et dont la prospérité provenait du commerce de l’or et du sel, à travers le Sahara vers l’Afrique du Nord (…). Les mêmes  sources de l’UNESCO indiquent que, le style soudanais caractéristique des mosquées, propre à la région de la savane de l’Afrique de l’Ouest, s’est développé entre les XVIIe et XIXe siècles, lorsque les marchands et les érudits se sont répandus vers le sud à partir de l’empire du Mali, prolongeant les routes commerciales transsahariennes jusque dans la zone boisée.

Missiriba et Missiridéni

Quand mon guide Labassi Cissé et moi arrivons ce vendredi 23 octobre 2021 à Sokoro 1 dans la cour de la mosquée appelée Bakia, en référence à la mosquée de Medine, je découvre enfin avec beaucoup d’excitation, la mosquée multi centenaire qui avait provoqué en moi un stress interne.

Elle se distingue d’abord par une couleur jaune-vif .Ceux qui ont peint cet édifice en vue de le sauvegarder, cherchait certainement à reproduire la couleur de la terre. Cependant, la vivacité de la couleur finale qui recouvre l’édifice est trop forte pour être proche de celle voulue.

A la découverte de ce monument d’une autre époque, Je ne puis m’empêcher de le comparer avec les deux mosquées de même type soudano-sahélien de   kong en l’occurrence, la grande mosquée ou Mirissiba  en malinké et la petite mosquée ou Missrideni. A l’évidence la mosquée de Sokoro est plus petite que la grande mosquée de kong. De même, elle semble être également plus petite que la petite mosquée ou Missiridéni de cette même ville historique.

Enthousiasme un peu douché

Quand je m’approche de l’édifice, je me rends compte qu’elle est recouverte de ciment à la différence des deux mosquées de Kong qui me servent de modèle de référence. Ce revêtement en ciment douche un peu mon enthousiasme dans la mesure où, il ôte à ce monument son originalité même si sa forme première a été sauvegardée. Devant ce fait, je ne puis m’empêcher de faire cette remarque à mon guide qui se justifie en ces termes : « à chaque saison de pluie, nous avions des difficultés pour l’entretien de ce monument historique. Il fallait chercher de l’argile pour l’enduire car il s’effritait sous la force des eaux. Chaque année, c’était la même chose. Les habitants recueillaient du sable argileux qu’ils pétrissaient avec de la paille .Cette opération permettait d’avoir une couche plus résistante. Cependant, face à la persistance des pluies, les fuites d’eau devenaient de plus en plus fortes. Ceci nous a poussés à cimenter le dessus ; mais l’intérieur est resté intact. En plus, nous avons décidé de peindre cette mosquée»

 Une mosquée de de 803 ans

Effectivement, lorsque je pénètre à l’intérieur de la mosquée, je remarque qu’elle a conservé son état naturel initial avec les poutres peintes en une couleur huile identique à celle de la grande mosquée de Kong.

En termes de superficie, une estimation sommaire des lieux me permet d’évaluer à une cinquantaine de personnes le nombre de fidèles pouvant contenir dans cette mosquée.

Concernant son histoire, l’imam El Hadj Alpha Cissé et son adjoint. m’apprennent que ce monument existe depuis 803 ans et qu’il a été bâti 40 années avant la mosquée de Samatiguila, plus connue. En plus, selon les explications de mes hôtes, comme le veut la coutume, les habitants de Samatiguila seraient venus chercher le sable de leur mosquée à Sokoro.

Au niveau technique, pour construire la mosquée de Sokoro, il a fallu faire venir un architecte de Djenné .Ce dernier a travaillé avec deux maçons  senoufos à savoir, Djobélé et Namankoro qui ont appris leur métier à Djenné.

Pyramides d’Egypte, cités incas et aztèques

Unr fois à l’intérieur de la mosquée multi centenaire, je me suis senti transporté par une certaine dose de spiritualité qui m’a poussé à y effectuer deux rakats.Pendant que je priais, Je ne puis m’empêcher de penser à la construction de ces monuments tels que les pyramides d’Égypte ,ou encore les citées incas ou aztèques, pour ne citer que ces cas, en ces temps reculés où il n’existait pas de grue encore moins, tous ces matériaux de construction modernes qui permettent de faire sortir de terre des bâtiments avec moins d’efforts à fournir que les maçons de cette époque révolue. Comment ces derniers ont-ils procédé ?

Dans mon fort intérieur, je me suis dit en ce moment que l’Homme est le fruit de son environnement et qu’il se réalise d’une manière ou d’une autre, en  fonction des difficultés du moment.

Tombes à l’intérieur de la mosquée

KODAK Digital Still Camera

Après la visite de l’intérieur de la mosquée, je suis conduit à des tombes que je n’avais pas remarquées à mon arrivée tant elles tendent à se confondre avec le sol

Une tombe à l’entrée Est de la mosquée est particulière. Elle est le symbole de l’alliance entre les peuples de Sokoro et les Peulhs. A cet endroit, selon les explications, si un Peulh tient des propos déplacés ou malséants, il ne termine pas l’année en cours, vivant. C’est ainsi que pour éviter tout problème jusqu’à présent, de nombreux peulhs restent par-delà la clôture pour régler les litiges qui les oppose aux natifs de Sokoro.

Trésor touristique et culturel inconnu

KODAK Digital Still Camera

Devant toutes ces explications, je me rends compte que ce site est un trésor touristique et culturel qui malheureusement, n’est pas connu comme les mosquées du même style de Kong, de Samatiguila ou des autres mosquées prises en compte par les Ministères de la Culture et du Tourisme de même que le COSIM qui leur ont permis d’être pris en compte par l’UNESCO.

Et quand je m’ouvre à mon guide Labassi, ce dernier reconnais qu’il y a eu déficit de communication .Mais il ajoute aussitôt : « il n’est jamais trop tard pour bien faire. Nous allons nous atteler au sein de notre mutuelle, la MUDESO, à remédier à cette situation »

Négligence coupable

Au sortir de ma visite de ce site, beaucoup d’interrogations me taraudent l’esprit. Parmi elles, la valeur que nos populations attachent aux monuments historiques qui retracent l’histoire de nos sociétés. De manière générale, de nombreux monuments de notre pays tombent en ruine du fait de la négligence coupable  de la population elle-même d’abord et ensuite, des autorités.

Cependant, il serait injuste de ma part de ne pas souligner l’effort que l’Etat de Côte d’Ivoire fait dans ce sens à travers le Ministère de la Culture et de l’Industrie des Arts et du Spectacle. D’ailleurs, une structure en l’occurrence, l’Office Ivoirien du Patrimoine Culturel (OIPC) a été créée dans ce sens.

C’est d’ailleurs le résultat du travail intense de cet office qui a permis aujourd’hui, au-delà de la ville historique de Bassam, de faire entrer les huit mosquées du type soudano-Sahélien précitées, dans la liste des monuments appartenant au  patrimoine universel de l’UNESCO

kemebrama@hotmail.com

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