lundi, mai 21, 2018
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L’EDUCATION ISLAMIQUE EN COTE D’IVOIRE

PREMIERE PARTIE : DE L’INSTAURATION DE L’ECRITURE ARABE A TRAVERS L’ISLAM, A LA NAISSANCE DES ECOLES CORANQUES TRADITIONNELLES

Aujourd’hui, se pose avec acuité le problème des écoles confessionnelles islamique en Côte d’ivoire. En effet, en dehors du système d’enseignement général imposé depuis la colonisation, se dresse une autre école. Celle-ci compte de nos jours, pas moins de 1700.000 élèves, mais elle n’a ni les mêmes programmes, ni les mêmes démarches, ni non plus les mêmes avantages que l’école occidentale. En plus, elle n’est pas organisée comme cela se doit. Devant cet état de fait, Islam Info a décidé d’ouvrir un dossier afin de mettre au grand jour, les problèmes et les perspectives de cette éducation islamique.

Comment se fait –il que cette école qui a connu un passé florissant bien avant l’avènement de la colonisation, batte de l’aile aujourd’hui ? Quel est le bilan de cette école après cinquante ans d’indépendance ? Et quel est l’avenir de cette école dans les prochaines années ? C’est à l’ensemble de ces questions, que nous essaierons de répondre.

L’ISLAM PREMIERE RELIGION MONOTHEISTE EN AFRIQUE

Pour l’histoire, les premières écoles en Côte d’Ivoire ont été d’abord coraniques même si aujourd’hui celles-ci ne sont que l’ombre d’elles-mêmes. On ne peut donc parler du système éducatif islamique dans notre pays sans explorer l’histoire .et notamment, celle de l’implantation de l’islam et de l’écriture arabe .dans notre environnement.

L’islam pénètre en Afrique par le Nord

En effet, au plan historique, l’Islam a été la première religion monothéiste à s’implanter en Afrique en général et en Afrique au Sud du Sahara .en particulier. Celle-ci s’est faite graduellement. Elle a d’abord commencé par l’Afrique du Nord. En nous fondant sur les recherches effectuées par Joseph Ki Zerbo, c’est en 642 que les Arabes s’élancent de l’Egypte vers l’Ouest (Maghreb). En 647 après une victoire sur les Byzantins qui dominaient cette zone, ils annexent le Maghreb. Ils font de Kairouan, ville située dans la Tunisie actuelle, leur capitale. Ces derniers développeront une civilisation florissante dans toute la zone maghrébine qui regroupe aujourd’hui la Tunisie, le Maroc et l’Algérie. Ensuite, avec les Berbères convertis à l’Islam, ils s’élancent vers l’Espagne dont ils occupent une partie notamment l’Andalousie .créant l’Emirat, puis le Califat de Cordou.où ils développent une brillante civilisation. Les vestiges de cette domination arabe sur l’Espagne demeurent encore jusqu’à nos jours à travers l’architecture surtout.

A partir du 11ème, débute le processus d’islamisation de l’Afrique au Sud du Sahara.

Au plus fort de leur puissance, Les Arabes vont également s’élancer .vers l’Afrique au sud du Sahara pour répandre non seulement la parole d’Allah mais également, pour des raisons économiques. Ce processus s’étendra sur plusieurs siècles. C’est ainsi que, dès le début du 11ème siècle, les Berbères descendent vers le Sud du Sahara en vue de s’assurer le contrôle des mines d’or soudanaises ou du moins des voies de son trafic et en même temps répandre l’islam. La Mauritanie actuelle habitée alors par des Négro Berbères, a été la première partie de l’Afrique noire à être investie. Et cela va ouvrir la voie vers les peuples noirs, notamment ceux du Sénégal actuel composé alors de nombreux royaumes. A la suite de cette invasion, l’extension de l’islam, va s’accentuer. Elle va d’abord commencer au niveau de la noblesse d’alors et de l’aristocratie.

En 1040 après Jésus Chris, le premier roi négro-africain se convertit à l’islam.

Effectivement, les rois et leurs proches seront les premiers à se convertir à l’islam. Selon l’historien Burkinabé Joseph Ki Zerbo, le premier à se convertir à l’islam dans cette zone, se nomme War Jabir N’Diaye, fils d’un autre roi puissant d’alors du nom de Rabis. War Jabir N’Diaye, dernier oblige ses sujets à embrasser la même foi que lui. Il meurt en 1040.

L’empire du Ghana également atteint par l’islam

L’empire du Ghana, premier empire noir assez connu avec assez de précisions grâce aux récits des historiens arabes, tels que Ibn Hawkal (10e siècle), Al Bakri (11e siècle), Mahamoud Kati (16è siècle), Abderrahamane Sahadi (17è siècle), va être également touché très tôt par la Religion musulmane et avec elle l’écriture arabe. Ces auteurs vont laisser des détails importants par rapport à ce processus d’islamisation. L’empire du Ghana s’étendrait aujourd’hui de la Mauritanie, au Sénégal, en passant par le Mali, le Niger et même le Tchad et au-delà c’est-à-dire le Soudan, pour certains chercheurs. Selon Al Bakri, écrivain arabe de Cordou (Espagne), cette islamisation s’est opérée à partir de 1076, par les Almoravides (venus du Maroc) avec leur chef Aboubakr. Ces derniers saccagent Koumbi Saleh (Capitale du Ghana) et imposent l’Islam à la population. Dans le sillage de la religion musulmane s’insère l’écriture arabe.

Des vestiges qui montrent la présence de l’écriture arabe

Cette réalité est confirmée par les fouilles de Bonnel de Mézières, un archéologue qui a fait des recherches sur cet empire Ce dernier après des fouilles effectuées sur les vestiges les lieux en 1914, découvre la présence de l’écriture arabe à travaux les monuments et le matériel retiré des tombes. Par ailleurs en plus de ces preuves, la position des crânes face à l’Est, dénote la présence d’une culture islamique.

Du 12e au 14ème l’islam se développe dans l’empire du Mali.

L’empire du Ghana connaîtra son déclin. Un autre empire, celui du Mali appelé alors Bilad es Soudan., ou pays des Noirs connaîtra lui aussi ses heures de gloire. Et cet empire sera également atteint par l’islam. Cette islamisation va également commencer à partir des classes dirigeantes. Elle sera à la fois l’œuvre des combattants, des érudits et des commerçants. Les études de Joseph Ki Zerbo, à partir des récits des Historiens arabes dont Al Bakri et Ibn Khaldoun, nous citent le cas de nombreux roi soudanais qui vont épouser l’islam.

De nombreux rois se convertissent à l’islam

En effet, à partir de 1150, on assiste à la conversion d’une série de rois. On peut citer dans ce cas :

-Hamara, Djigui Bilali (1175-1200) ;

-Moussa Kéita. Celui-ci aurait fait plusieurs fois le pèlerinage ce qui indiquerait une persistance de la foi musulmane au moins dans la famille royale ;

-Mansa Oulé (1255-1270) fils de Soundjata Keita. Mansa Oulé, roi très pieux, a également effectué le pèlerinage à la Mecque.

– Sakoura son successeur qui a également effectué le pèlerinage à la Mecque

Le pèlerinage fabuleux de Massa Kankou Moussa (1312-1332)

Cependant, le roi le plus connu pour son adhésion à l’Islam a été Mansa Moussa ou Kankou Moussa (1312-1332). En 1332, il entreprend un pèlerinage à la Mecque qui reste encore dans les mémoires grâce à sa générosité et ses dons fait en or sur son chemin du Caire, à Médine et la Mecque. Selon les études de Ki Zerbo, Kankou Moussa parlait arabe du fait des écoles coraniques qui existaient déjà dans cette partie de l’Afrique.

Ibn Battuta grand voyageur marocain dans un récit dans le compte-rendu de sa mission d’information pour le compte du sultan marocain d’alors, en 1332 confirme cette présence de l’islam et de l’écriture arabe dans l’empire du Mali en affirmant que les Noirs avaient un grand zèle pour apprendre par cœur le sublime Coran et que le vendredi, quiconque ne se rendait pas de bonne heure à la mosquée ne trouvait pas une place pour prier, tant la foule y est grande. .Ce qui signifie que déjà au 14ème siècle l’islam et l’écriture arabe étaient présents en Afrique de l’ouest Beaucoup d’écoles coraniques dans l’empire du Mali

De grandes écoles et des universités à Tombouctou, Djenné, Ségou, etc

Effectivement, l’islam a introduit dans l’empire du Mali, beaucoup d’écoles coraniques. Et les historiens en parlent dans leurs œuvres. Et les villes comme Tombouctou, Djenné, Ségou, hamdallay, etc. ont connu de grandes écoles et même des universités florissantes. L’historien Joseph Ki Zerbo concernant la ville de Tombouctou affirme que : «le nombre des écoles coraniques de la ville de Tombouctou s’élevait à 180. Les professeurs enseignaient dans les mosquées. Docteurs et écrivains célèbres du Maghreb franchissaient le désert pour donner des cours ou suivre ceux de leurs collègues berbères ou noirs de Sonore (quartier de Tombouctou) ou de Djenné. De véritables universités existent dans cette cité, bénéficiant du Mécénat et de la déférence des princes et du commun des peuples».

Concernant Hamdallay, une description faite par Maryse Condé dans son œuvre Ségou, nous situe sur le degré de l’Islam et de l’enseignement coranique dans cette ville en 1819,: «La ville de Hamdallay dont le nom signifiait « Louange à Dieu », avait été fondée en 1819 et sa construction avait

duré trois ans, grâce aux soins des maçons venus de Djenné Elle est divisée en dix-huit quartiers, entourés d’un mur d’enceinte percé de quatre portes, au-dessus desquelles s’élevait comme un brouillard la respiration des fidèles célébrant Allah. O, y comptait pas moins de six cents écoles coraniques où l’on apprenait le hadith, le tawhid, l’oussoul et le tassawouf, tandis que les sciences auxiliaires comme la grammaire ou la syntaxe étaient également enseignés.». Il faut noter que même si cette citation nous situe au 19ème siècle, le processus quant à lui, a commencé depuis le 14 ème siècle.

Beaucoup d’érudits et de lettrés en arabe

Concernant l’écriture et les écoles coraniques, elles seront présentes et florissantes jusqu’à l’avènement de la colonisation. Et ces écoles vont sécréter beaucoup d’érudits et de lettrés. Ces derniers étaient nombreux et formaient une classe assez importante. Certains parmi eux tel que Ahmed Baba ont vu leur notoriété atteindre le Maghreb et même au-delà On les trouvait en grand nombre et ils étaient respectés. Ces derniers n’ont pas été épargnés par le phénomène de l’esclavage. Ki Zerbo citant Wilberforce, un autre historien affirme ceci : «Wilberforce cite le cas d’une cargaison où sur 130 esclaves, il y en avait 25 qui savaient lire et écrire en arabe». Ce qui

revient à dire que déjà entre le 15ème et le 17ème siècle, période intense de la traite négrière il y avait beaucoup d’érudits en arabe.

D’autres Etats et d’autres villes à travers l’Afrique au Sud du Sahara vont connaître un retentissement de l’écriture et des écoles coraniques. Ce sont les Etats haoussa, de même que des Etats du Tchad, de la Guinée actuelle où les écoles coraniques vont avoir un grand retentissement dans le Fouta et le Macina régions occupée par les peulhs.

L’islam et l’enseignement coraniques, supports de la résistance contre la colonisation

L’islam servira même de support idéologique pour les grands résistants à la colonisation française du Sénégal au Mali, en passant par la Guinée. Tous les résistants que ce soit El hadj Omar ; Ahmadou Sékou, Samory Touré, ou même Rabbah au Tchad, avaient pour support idéologique de leur lutte

l’islam. Et ce socle reposait sur une école coranique qui les formait notamment El hadj Omar et son fils Amadou Sékou, et Samory Touré. Par rapport à ce dernier Louis Gustave Binger affirme que « Samory se souciait de l’islam comme de son premier boubou. Cependant, cette figure légendaire de l’Afrique occidentale donna, par la religion musulmane, la cohésion qui manquait aux diverses conquêtes qu’il avait faites dans les années 1870-1880. Affublé du titre d’  » almamy », mot malinké signifiant à la fois « chef politique « et « chef spirituel », Samory, s’était taillé un véritable royaume en Guinée. Battu une première fois à Bissandougou, sa capitale en 1891, passé au Ghana, puis, en Côte d’Ivoire, il n’en continua pas moins, jusqu’à sa capture en 1898, à donner du fil à retordre aux Français »

Samory utilise l’islam comme base idéologique e de son second empire

Cette même thèse est reprise par le professeur Fofana lemassou en ces terme : «pendant la résistance à la colonisation, l’islam se présente en maints endroits de l’Afrique occidentale française comme l’une des forces les plus dynamiques d’ailleurs conscient de cette force, Samory l’utilise comme idéologie de son second empire (foroba) dans le nord de la Côte d’Ivoire» Ainsi les luttes islamiques s’assimilent progressivement à un combat de résistance face à la colonisation française. Les guerres menées par Cheikhou

Ahmadou au Macina (1818), par El Hadji Oumar entre 1854 et 1864 (Mali et Sénégal) confortèrent l’idée d’un Jihad contre les envahisseurs.

De son côté Ousmane Dan Fodio dans la zone du Nigeria et même du Niger actuels a mené son combat au nom de l’islam .Ce dernier était un lui un érudit Cette écriture arabe va même atteindre la Gold Coast ou Ghana actuel, en zone anglaise.

Mungo Park, René Caillié, Heinrich Barth se rendent compte de la percée de l’islam

D’autres chercheurs vont également montrer la persistance de l’islam dans la région. A ce propos, A cura di Jean de la Guérivière qui a travaillé sur le phénomène de l’islamisation, dit également : «Au 19ème e siècle, une des surprises des explorateurs fut l’emprise de l’islam au sud du Sahara. Mungo Park, René Caillié, Heinrich Barth et autres s’attendaient bien à ce que la parole du Prophète eût franchi le désert, mais pas au point qu’elle eût déjà fait tant d’adeptes. Pour s’enfoncer parmi ceux-ci, les explorateurs durent souvent se déguiser en musulmans, adopter de fausses identités, ne jamais rien faire qui puisse susciter les soupçons de chefs locaux mal disposés à l’égard de l’infidèle.» Et cette percée de l’islam s’est faite à travers les écoles coraniques.

En définitive, l’écriture arabe va s’imposer par le biais de l’Islam. Celle-ci sera pressente de la zone allant de la Mauritanie actuelle, au Sénégal, au Mali, en Guinée, au Niger, au Tchad et même nord de la Côte d’Ivoire à partir du 18e siècle.

SOURCES.

1-Joseph Ki Zerbo : Histoire de l’Afrique Noire, d’hier à Aujourd’hui, parue en 1978 aux éditions Hatier en France,

2-Al Bakri, écrivain arabe de Cordou (Espagne), dans son œuvre, Description de l’Afrique Septentrionale écrit en 1087,

 

3-Ibn Battuta, Voyages, tome 3, La Découverte, 1990.

 

4- Maryse Condé, Ségou, Les Murailles de Terre, Tome I, Paris, Robert Laffont, 1984.

5-Louis Gustave Binger, Le Péril de l’Islam, Publication du Comité de l’Afrique française, 1906.

6- Fofana lemassou, Côte d’ivoire, islam et société parue aux éditions du CERAP en 2007

7-A cura di Jean de la Guérivière Les multiples visages de l’Islam noir extrait de : Géopolitique africaine, n°5 – Hiver 2002

8-Vincent Monteil, L’Islam noir. Une religion à la conquête de l’Afrique, Seuil, 1980.

Binaté Youssouf « l’Education islamique au défi de l’évolution » in DEBATS numéros 46-47 intitulé l’islam en Afrique de l’Ouest, une originalité

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