mercredi, juin 19, 2019
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LES IVOIRIENS VEULENT IMPRIMER LEUR GRIFFE SUR LE WAX

Colorés et graphiques, les imprimés wax n’ont jamais été aussi à la mode. Ce tissu emblématique du continent africain fabriqué aux Pays-Bas depuis plus d’un siècle est aujourd’hui concurrencé par les pagnes traditionnels ivoiriens.

Du continent africain au podium des maisons de haute couture, le wax n’a jamais été aussi tendance. En quelques années, Kim Kardashian, Beyoncé ou encore Rihanna ont toutes adopté l’imprimé coloré aux lignes géométriques, fières de revendiquer un style panafricain.

Inspiré du batik indonésien, le wax [de cire ou cirage en anglais] est d’abord fabriqué en Angleterre, puis aux Pays-Bas vers 1870, l’imprimé coloré et craquelé, sans endroit ni envers, séduit rapidement les Africains qui l’adoptent pour leurs traditionnelles tenues africaines. Il s’écoule sur les marchés congolais, béninois, malien, togolais, et ivoiriens, reléguant pendant plus d’un siècle les tissus traditionnels locaux au second plan.

Depuis les années 2000, le pagne traditionnel retrouve, lui, un second souffle en Côte d’Ivoire, notamment. Ces bandes de tissus ethniques d’environ 6 mètres de long sont utilisées pour faire des jupes, des vestes et des chapeaux. « Certes, les gens portent toujours beaucoup de wax, mais le pagne traditionnel est beaucoup plus utilisé qu’il y a trente ou quarante ans », confirme Chantal Guiraud, présidente de la Fédération ivoirienne des textiles traditionnels (FITT), interrogée par France 24 lors de la journée nationale du pagne organisée à Abidjan.

Des tissus de moins bonnes qualités et moins chers

Si le marché du tissu est aujourd’hui profondément bousculé, c’est principalement à cause de la diversification des qualités de tissus et d’impression qui ont cassé les prix. Pendant plus d’un siècle, un mastodonte a détenu le monopole : Vlisco. Le groupe anglo-néerlandais, qui a fêté ses 170 ans en 2018, produit environ 64 millions de mètres de tissu chaque année, et les écoule à 90 % en Afrique, pour presque 300 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2014.

Mais ses prix sont devenus trop chers pour les familles ivoiriennes : entre 30 000 Francs CFA (soit environ 46 euros) et 45 000 FCFA (soit environ 68 euros). « Face à cela, les commerçants se sont regroupés pour se rendre en Asie et faire fabriquer des pagnes à moindre coût », explique à France 24 Farikou Soumahoro, président de la fédération des petits commerçants ivoiriens, la FENACCI. Les marques chinoises de haute qualité, telles que Hi Target, proposent des pagnes entre 6 000 et 8 000 FCFA (entre 9 et 12 euros environ).

Pour garder la mainmise, le groupe néerlandais – cédé à la société d’investissement britannique Actis en 2010 – a riposté en multipliant les études de marché. « Vlisco envoie régulièrement son équipe de marketing en Afrique pour rencontrer des femmes sur les marchés et sonder les tendances », relève Aiwan Obinyan, réalisatrice du documentaire « Wax Print » (2018). « L’entreprise envoie même ses créateurs là-bas pour trouver l’inspiration », ajoute-t-elle.

Les Ivoiriens doivent « réinvestir leurs textiles indigènes »

Mais la contre-attaque ne s’arrête pas là. Certains commerçants d’Abidjan affirment qu’Uniwax, la filiale du groupe Vlisco en Côte d’Ivoire, procède à des contrôles dans les boutiques. « Des représentants de l’entreprise, en tenue civile, viennent jeter un coup d’œil à nos pagnes et reviennent avec la police pour prendre ce qu’ils veulent, raconte l’un d’entre eux sous couvert d’anonymat. « Ils prennent ce qu’ils prétendent être de la contrefaçon, ainsi que toutes les marques chinoises comme Hi Target. Nous ne pouvons rien faire », surenchérit un autre avant d’affirmer : « Ils revendent ensuite tous les pagnes qu’ils ont saisis sur les marchés ». Selon lui, ce genre d’opérations se renouvelle tous les six mois.

L’association ivoirienne de petits commerçants dénonce ces pratiques. « Nous importons ces pagnes, en payant des droits de douane et en acheminant les marchandises vers nos magasins, se défend son président Farikou Soumahoro, qui refuse de parler de contrefaçon. Les Chinois ont désormais acquis « la technique de l’impression à la cire », confirme Aiwan Obinyan. « Si à l’époque, il était très facile de faire la différence entre un vrai wax et un tissu contrefait, c’est devenu beaucoup plus compliqué aujourd’hui », note la réalisatrice. Début mai, 2 600 pagnes ont été saisis dans plusieurs villes ivoiriennes (San Pedro, Port Pouet et Man), selon la FENACCI qui avait sollicité l’intervention du Premier ministre ivoirien Amadou Gon Coulibaly.

L’association a porté plainte, mais aucune suite n’a été donnée à l’affaire. De son côté, Uniwax s’est réfusé à tout commentaire.

Pour Chantal Guiraud, présidente de la Fédération ivoirienne des textiles traditionnels (FITT), les motifs des tissus cirés d’Uniwax et de Vlisco appartiennent aux régions de la Côte d’Ivoire. « Mais ces dessins traditionnels ont été non seulement déposés par des marques européennes, mais copiées par des fabricants chinois », déplore-t-elle alors que « tous les motifs de la Côte d’Ivoire relèvent de la propriété intellectuelle ». « Pourquoi ces pays peuvent se les approprier ? Pourquoi personne ne fait rien ? », s’indigne-t-elle. Pour Aiwan Obinyan, il n’y a qu’une solution : « Nous devons réinvestir nos propres textiles indigènes. »

Ce texte est une adaptation de l’article de Franck Hersey « Putting the ‘African’ back in West African wax print fabrics » par Ségolène ALLEMANDOU

France 24

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