mercredi, octobre 28, 2020
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MORT DU GÉNÉRAL SOLEIMANI : SEPT QUESTIONS POUR COMPRENDRE LA CRISE ENTRE ETATS-UNIS ET IRAN

 Le monde entier regarde en direction de l’Iran depuis l’attaque américaine, sur le sol irakien, contre le général iranien Qassem Soleimani le 3 janvier. La diplomatie mondiale craint un embrasement au Moyen-Orient. Pourquoi et comment en est-on arrivé là ?

En tant que responsable des opérations des forces de sécurité à l’étranger, Soleimani aurait été l’instigateur des attaques à la roquette contre les bases américaines en Irak.

Une attaque américaine contre un général iranien sur le sol irakien et c’est le monde entier qui craint pour sa stabilité. Comment et pourquoi cette étincelle qui pourrait embraser le Moyen-Orient s’est-elle produite, à ce moment précis

1/Que s’est-il passé ces derniers jours ?

Depuis l’automne, on compte de nombreuses attaques contre des bases militaires américaines sur le sol irakien. Washington a immédiatement pointé du doigt des milices paramilitaires pro-iraniennes.

Un tournant a été franchi le 28 décembre, avec la mort, à Kirkouk, dans le nord du pays, d’un citoyen américain, responsable d’une société de sous-traitance active localement,  au cours d’une attaque à la roquette. Le lendemain, des raids américains ont tué 25 combattants du groupe armé irakien Hachd Al Chaabi, soutenu par le Hezbollah, proche de Téhéran.

La situation s’est encore envenimée deux jours plus tard, quand des partisans des groupes pro-iraniens  ont forcé l’entrée de l’ambassade des Etats-Unis à Bagdad. Les Etats-Unis ont cette fois répondu  par une frappe de drone ciblée, dans la nuit du 1er au 2 janvier à Bagdad, détruisant un convoi qui transportait le général iranien Qassem Soleimani, l’une des figures militaires de la république islamique, ainsi que le numéro deux du groupe Hachd Al Chaabi, Abou Mehdi al-Mouhandis.

2/Pourquoi la mort de Qassem Soleimani suscite-t-elle l’émoi en Iran ?

Jusqu’à l’annonce de son décès le 3 janvier, son nom n’avait que très rarement été évoqué aux oreilles du grand public en Occident. Pourtant Qassem Soleimani était l’une des grandes figures du régime iranien. Chef de la force Qods des Gardiens de la révolution, il était en charge des opérations extérieures de la République islamique d’Iran.

Qassem Soleimani, général et homme clé de l’influence de Téhéran au Moyen-Orient

Considéré comme le soldat le plus populaire d’Iran, l’homme de 62 ans était présenté comme le probable successeur du président de la République islamique d’Iran Hassan Rohani. « Pour les chiites du Moyen-Orient, c’est un mélange de James Bond, Erwin Rommel et Lady Gaga », indiquait un analyste de la CIA dans le magazine « Time » en 2017.

3/Pourquoi les Etats-Unis l’ont-ils ciblé ?

En tant que responsable des opérations des forces de sécurité à l’étranger, Soleimani serait l’instigateur des attaques à la roquette contre les bases américaines en Irak. Il est en effet à l’origine de la riposte contre les sanctions imposées par les Etats-Unis.

Si Qassem Soleimani s’est retrouvé en ligne de mire au fur et à mesure des attaques contre les Etats-Unis en Irak, il était déjà suivi depuis plusieurs années par les renseignements américains, cela sous différentes administrations. Au plus fort de la guerre en Irak, George W. Bush avait refusé de le cibler personnellement. Barack Obama également. Pour Donald Trump, Qassem Soleimani avait du sang syrien, irakien, yéménite, libanais et surtout américain sur les mains. Les Etats-Unis ayant déjà riposté à plusieurs reprises aux attaques récentes, le timing de cette intervention pose cependant question. Le pentagone indique que l’assassinat a été décidé dans un but dissuasif. Pour Donald Trump, « il aurait dû être éliminé il y a de nombreuses années ».

4/La décision de Donald Trump est-elle populaire ?

Donald Trump est critiqué à l’étranger mais également dans son pays. Moscou a indiqué que Washington avait franchi « un palier hasardeux qui va mener à un accroissement des tensions dans la région ».

La diplomatie mondiale craint une escalade de la violence, alors que l’Iran promet de « prendre sa revanche ». L’Elysée a indiqué qu’Emmanuel Macron s’est entretenu avec Donald Trump, lui exprimant « sa préoccupation concernant les activités déstabilisatrices de la force Al Qods sous l’autorité du général Qassem Soleimani », et rappelant la nécessité que l’Iran y « mette maintenant un terme et s’abstienne de toute mesure d’escalade militaire susceptible d’aggraver encore l’instabilité régionale ».

Les candidats démocrates à la présidentielle ont tous condamné la décision de Donald Trump de tuer Soleimani. « Il n’y a aucun doute sur le fait que Soleimani était une menace pour notre sécurité et qu’il a planifié des attaques contre des Américains et nos alliés, qui ont fait des centaines de morts. Mais de sérieuses questions demeurent sur la manière de procéder et sur la façon dont nous sommes préparés aux conséquences »,  a déclaré le candidat Pete Buttigieg, qui a combattu en Afghanistan.

Donald Trump a aussi été accusé d’avoir court-circuité le Congrès. Le président américain n’a officiellement informé les parlementaires que samedi, au lendemain de l’attaque, défendant son action par la nécessité de « répondre aux menaces ».

5/L’attaque des Etats-Unis contre Soleimani était-elle légale ?

L’attaque menée par les Etats-Unis sur le sol irakien soulève des questions juridiques aux Etats-Unis, les assassinats ciblés étant interdits. Les experts sont partagés sur la question. Selon la radio américaine NPR, certains critères pèsent dans cette règle : « Il faut des preuves irréfutables que quelqu’un va lancer une attaque militaire ou terroriste contre vous ».

Aussi, « l’administration devait d’abord chercher à savoir s’il existait un autre moyen d’arrêter Soleimani, comme une arrestation, et a déterminé que ce n’était pas possible ». En utilisant la force dans « l’intérêt national », l’attaque contre Souleimani serait donc légale en vertu des lois américaines.

6/Pourquoi les relations Etats-Unis-Iran se sont-elles tendues ?

Le contentieux est ancien entre les deux puissances, mais le regain de tension entre les Etats-Unis et l’Iran est venu de Donald Trump lui-même. Très critique de l’accord sur le nucléaire iranien, conclu en 2015 sous la présidence de Barack Obama, le milliardaire républicain a mis à exécution sa promesse de campagne dès le printemps 2018 en annonçant  avec fracas le retrait de Washington. Dans la foulée, il a rétabli  les sanctions américaines contre l’Iran, notamment en imposant de nouveau un embargo sur les produits pétroliers.

Depuis, les deux pays n’ont cessé de s’affronter sur le champ diplomatique. La situation s’est fortement dégradée l’été dernier, après une série d’attaques, attribuée à l’Iran par la Maison Blanche, contre des pétroliers dans le détroit d’Ormuz, point de passage stratégique dans le Golfe. Donald Trump avait alors déclaré  avoir renoncé au dernier moment à une frappe contre Téhéran.

Les Etats-Unis ont également accusé la république islamique d’être à l’origine d’une attaque de drone menée contre des installations pétrolières en Arabie saoudite mi-septembre, revendiquée par des rebelles Yéménites. Celle-ci avait visé deux des principales installations du géant du pétrole Aramco et provoqué de vives tensions sur l’approvisionnement mondial.

7/Pourquoi l’Iran est-il aussi présent en Irak ?

Si l’Iran est devenu aussi influent en Irak, il le doit très largement aux Etats-Unis. Sous le régime de Saddam Hussein, Iran et Irak ont été des ennemis mortels qui se sont affrontés pendant huit ans, entre 1980 et 1988, au cours d’un conflit ayant fait plus d’un million de victimes. L’opposition n’était pas seulement politique et militaire, mais aussi religieuse, entre deux des principaux courants de l’Islam, avec un Iran majoritairement chiite et un Irak majoritairement sunnite.

La chute de Saddam Hussein a très largement rebattu les cartes. Dans une  chronique publiée dans le journal « Le Monde », l’historien spécialiste de l’Islam Jean-Pierre Filiu note ainsi que la lutte des Américains contre la guérilla sunnite et l’établissement d’un régime communautaire ont largement favorisé l’expansion des groupes chiites, accroissant du même coup l’influence dans le pays des Gardiens de la révolution iraniens.

Sous la présidence de Barack Obama, les milices paramilitaires pro-iraniennes ont profité à la fois du désengagement des Etats-Unis et de la faiblesse de l’armée irakienne face à Daech pour gagner encore en influence. Jusqu’à vendredi dernier, l’action de ces milices était coordonnée par un seul homme, Qassem Soleimani.

Par  Jean-Philippe Louis et Florian Maussion (Journalistes) Publié le 6 janv. 2020 à 15h03 Mis à jour le 6 janv. 2020 à 17h16

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