mardi, avril 23, 2019
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GUINEE : UN HOPITAL PUBLIC EXIGE DES POTS-DE-VIN POUR LA VISITE AUX PATIENTS

Fin janvier, un habitant de Conakry a tourné une vidéo à l’entrée d’un hôpital public de la capitale guinéenne : on y voit une femme donner un billet de banque à un agent de sécurité, ce qui lui permet d’entrer dans l’établissement, alors qu’elle était arrivée en dehors des horaires de visite. Pour cet habitant, le versement de pots-de-vin est une pratique « inacceptable », qu’il n’est pas le seul à avoir constaté à cet endroit. 

La vidéo a été tournée à l’hôpital national Ignace Deen de Conakry. Les échanges sont peu audibles, mais on entend un agent de sécurité évoquer un horaire, « 16 heures ».

« Les agents de sécurité m’ont dit que je pouvais entrer si je payais 5000 francs guinéens »

Ousmane (pseudonyme) est l’auteur de la vidéo.

Je suis allé à l’hôpital car je voulais rendre visite à un ami qui était aux urgences. Je suis arrivé vers 13 h : les agents de sécurité m’ont alors dit qu’il fallait attendre 16 h pour rendre visite aux patients, mais qu’ils pouvaient me laisser passer si je payais 5 000 francs guinéens [soit 0,48 euro, NDLR].

J’ai vu des personnes payer devant moi. Par exemple, la dame visible dans la vidéo a donné un billet de 10 000 francs [soit 0,96 euro, NDLR], et l’agent de sécurité lui a alors rendu 5 000 francs. J’ai également vu des gens qui discutaient car ils n’avaient pas d’argent : les agents de sécurité leur ont dit alors qu’il fallait voir ça avec leur chef. Il y avait notamment un groupe de trois personnes : seule l’une d’entre elles est finalement entrée, les autres sont restées dehors car elles ne pouvaient pas payer. Certains sont également repartis.

Par ailleurs, des personnes sont aussi entrées sans payer, car elles étaient avec un membre du personnel soignant.

J’ai trouvé ça inacceptable, surtout que les agents de sécurité ne se cachaient même pas pour demander cela. Mais personne ne les dénonce ! Du coup, j’ai un peu traîné devant l’hôpital pour pouvoir filmer tout cela…

« Les gens versent des pots-de-vin partout en Guinée »

Finalement, j’ai pu entrer sans payer, mais parce que j’ai eu de la chance. Vers 13h30, c’était l’heure de la prière : j’ai demandé où il était possible de prier dans le quartier, et on m’a dit qu’il y avait une mosquée dans l’hôpital. Du coup, j’ai réussi à entrer à l’intérieur en suivant des gens qui allaient à la mosquée… Puis, après avoir prié, j’ai rendu visite à mon ami. Si je n’avais pas pu entrer de cette manière, je pense que j’aurais fini par donner 5 000 francs aux agents de sécurité, car je ne pouvais pas attendre jusqu’à 16 h de toute façon.

C’était la première fois que je voyais cela, car je ne vais jamais à cet hôpital. Mais j’avais l’impression que c’était une pratique habituelle… D’une manière générale, les gens versent des pots-de-vin partout en Guinée : dans l’administration, dans les aéroports…

Notre rédaction a contacté le directeur de l’hôpital, Mohamed Awada. Il a refusé de regarder la vidéo, et affirmé d’emblée que c’était un montage. Sans l’avoir vue, donc.

Il a confirmé que les horaires de visite étaient de 16 h à 18 h (ou 19 h) et qu’il fallait les respecter pour ne pas gêner le personnel en dehors de cette plage horaire.

Il a indiqué que les visiteurs pouvaient néanmoins aller voir les patients en dehors de ces horaires s’ils leur ramenaient de la nourriture ou des médicaments, dans la mesure où l’hôpital ne donne aucun repas et aucun médicament aux patients : « Pour avoir un repas, il faut payer, et les seuls médicaments gratuits concernent les accouchements, les césariennes et les consultations prénatales. » L’une de nos Observatrices à Conakry nous a d’ailleurs confirmé qu’elle avait récemment pu rendre visite à l’une de ses tantes hospitalisées car elle lui amenait des repas.

Le directeur a également ajouté qu’il fallait payer 15 000 francs guinéens (soit 1,44 euro) à l’entrée de l’hôpital pour les consultations : « Un ticket jaune est ensuite remis au patient, il est valable un mois. » Mais il précise que cette somme doit être versée à un « percepteur », et non pas à un agent de sécurité dans la rue. D’après lui, les agents de sécurité ne sont jamais censés demander de l’argent.
D’autres témoignages confirment ces pratiques à l’hôpital Ignace Deen

D’autres habitants de Conakry ont pourtant constaté des pratiques semblables au sein de cet hôpital. L’un d’eux raconte, sous couvert d’anonymat :

Une fois, je voulais rendre visite à une connaissance d’un ami, et mon ami m’a d’emblée précisé qu’il fallait payer 15 000 francs. Visiblement, il avait l’air habitué à payer pour lui rendre visite. Donc je n’y suis finalement pas allé.

Une autre fois, j’ai vu un homme à l’entrée de l’hôpital qui accompagnait une femme qui avait l’air de se sentir mal. Il était évident qu’il venait simplement pour l’accompagner, mais il a quand même dû payer pour entrer.

Récemment, j’ai dû y aller deux fois pour voir le médecin, et c’est lui qui est venu me chercher pour que je puisse entrer, car je n’avais pas mon ticket [le ticket jaune mentionné par le directeur, NDLR]. Sans cela, j’aurais été obligé de payer simplement pour entrer dans l’hôpital.

L’hôpital Ignace Deen a fait parler de lui dans la presse guinéenne à plusieurs reprises au cours des dernières années. En 2018, son chef comptable est ainsi mort en détention, alors qu’il lui était reproché d’avoir détourné de l’argent public. Il avait notamment assuré au juge que le directeur de l’hôpital était impliqué dans cette affaire.

Nos Observateurs ont déjà documenté à plusieurs reprises des cas de corruption en Guinée

France 24

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