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LE CORONAVIRUS, CATALYSEUR DE LA RIVALITÉ SINO-AMÉRICAINE

Pendant que Donald Trump joue la carte de la menace chinoise pour remobiliser son électorat, Pékin multiplie les opérations de propagande pour faire oublier l’origine du virus et soigner son image dans le monde

Rien ne va plus entre les États-Unis et la Chine. À la recherche de boucs émissaires pour sa réponse tardive et dysfonctionnelle à la crise, Donald Trump a annoncé, mardi 14 avril, la suspension de la contribution des États-Unis à l’Organisation mondiale de la santé (OMS), en raison de sa « mauvaise gestion » de la pandémie du Covid-19, mettant en cause la complaisance de la direction de l’organisation vis-à-vis des autorités chinoises.

Une façon pour Donald Trump de s’en prendre à la Chine, moins de trois semaines après avoir mis en sourdine ses critiques.

À Washington, beaucoup tiennent le gouvernement chinois pour coupable de dissimulation et d’inaction au début de l’épidémie. « Ceux qui ont induit en erreur ou n’ont pas partagé les informations comme il fallait (…), je suis sûr qu’ils devront rendre des comptes, le moment venu » affirmait récemment le chef de la diplomatie américaine Mike Pompeo.

« La Chine a menti »

L’équipe de campagne de Donald Trump et le parti républicain utilisent déjà le thème de la responsabilité chinoise dans la pandémie pour collecter des fonds et attaquer le candidat démocrate Joe Biden. « La Chine a menti et a fait tout ce qu’elle a pu pour masquer la propagation du Covid-19 sur son territoire. C’est absolument honteux et nous ne pouvons pas rester les bras croisés et ne rien faire » affirme un message du comité « Make America Great Again », envoyé, mardi 13 avril, à des donateurs potentiels. « Le président Trump a toujours été dur avec la Chine et il vous demande de vous tenir à ses côtés pour obliger la Chine à rendre compte de ses mensonges. »

Joe Biden accusé de « copinage » avec Pékin

Les responsables de la campagne entendent faire de la question des relations commerciales avec la Chine un thème majeur, pour opposer la fermeté de Donald Trump face à la « menace économique » chinoise, à la « complicité » de Joe Biden, accusé de « copinage » avec Pékin, de même que son fils Hunter, impliqué, selon un porte-parole, dans un « énorme contrat avec une banque d’État chinoise alors que son père était vice-président ».

De leur côté, les autorités chinoises ont lancé depuis un mois une vaste opération de propagande pour faire oublier l’origine chinoise du virus. Diplomates, médias officiels, ainsi qu’une armée de « trolls » sur les médias sociaux, ont amplifié le récit d’une Chine présentée comme un modèle d’efficacité dans la lutte contre le virus et prête à apporter son aide médicale et financière aux pays en détresse. Un mois après, les résultats sont mitigés. Le narratif du régime semble autant destiné à flatter le nationalisme chinois qu’à convaincre une audience internationale.

Une analyse coût-avantage des alliances

La pandémie va-t-elle modifier le rapport de force entre les deux grandes puissances dans le monde d’après ? « Pour comprendre le monde post-Covid-19 qui arrive, il faut garder à l’esprit une statistique : 330 millions de personnes vivent aux États-Unis ; 1,4 milliard en Chine et environ 6 milliards dans le reste du monde. Ces 6 milliards vivent dans 191 pays » répond Kishore Mahbubani, ancien ambassadeur de Singapour à l’ONU et professeur à la National University. « Les dirigeants de ces pays vont refaire leur analyse coût-avantage de ce que les États-Unis et la Chine ont à leur offrir. Les sentiments ne joueront aucun rôle dans ce calcul. Ils devront décider quel pays, les États-Unis ou la Chine, améliorera les conditions de vie de leurs citoyens. »

Déclin de l’influence américaine

En Afrique, en Europe et en Asie, la pandémie pourrait accélérer le déclin de l’influence américaine. « La Chine apporte ce dont l’Afrique a besoin : investissement et argent pour les gouvernements et les entreprises » déclarait récemment le président du Rwanda Paul Kagame.

En Italie, l’ex-ministre de l’économie et des finances Giovanni Tria qualifiait les investissements chinois, dans le cadre de la Nouvelle route de la soie, de « train que l’Italie ne peut pas se permettre de manquer ». « La gestion erratique de la crise par Donald Trump et l’absence de leadership américain dans la coordination d’une réponse mondiale à la pandémie ont grandement aidé la Chine » souligne Joseph Nye, professeur à Harvard et ex-secrétaire adjoint à la défense de Bill Clinton.

Une compétition accrue entre puissances

La compétition entre les deux puissances devrait s’intensifier, de même que la pression en faveur d’un découplage des économies américaines et chinoises pour certaines productions stratégiques. « Les États-Unis détiennent toujours les meilleures cartes mais la question est de savoir s’ils les joueront bien » ajoute Joseph Nye. « Abandonner nos alliances et les institutions internationales serait une grave erreur. Si Joe Biden est élu en novembre, nous ne retournerons pas au statu quo ante mais la politique américaine changera profondément, en particulier dans la lutte contre le changement climatique. »

Les avantages américains

Pour le politologue américain, à l’origine du concept de « soft power », les États-Unis conservent plusieurs avantages déterminants sur la Chine. La géographie d’abord, avec un territoire bordé par des océans et des voisins amis. La Chine, elle, partage des frontières avec quatorze pays, et a des différends territoriaux avec l’Inde, le Japon et le Vietnam.

Démographie et Gaz

L’énergie, ensuite. Le boom du gaz de schiste a fait des États-Unis un exportateur d’énergie, tandis que la Chine dépend des importations de pétrole qui transitent par le golfe Persique et l’océan Indien où les États-Unis ont la suprématie navale. Sans compter la démographie. Au cours de la prochaine décennie et demie, la population active devrait augmenter de 5 % aux États-Unis tandis que celle de la Chine diminuera de 9 %. Enfin, l’Amérique reste à l’avant-garde dans le développement des technologies de pointe et la recherche.

Un espace géopolitique pour la Chine

« La plupart des pays dans le monde veulent voir les États-Unis engagés sur la scène internationale » analyse Kishore Mahbubani. « Les dix pays de l’ASEAN, par exemple, souhaitent le maintien de la présence américaine en Asie du Sud-Est. Mais, comme les autres pays, ils ne veulent pas être pris dans une compétition géostratégique à somme nulle qui les oblige à choisir entre Washington et Pékin. »

 Avec la diplomatie requise, dit-il, les États-Unis pourraient retrouver beaucoup d’influence. « L’administration Trump a objectivement été un gros cadeau pour la Chine. En trois ans, Donald Trump a ouvert un espace géopolitique dont la Chine a tiré pleinement parti. »

kemebrama@hotmail.com à  partir d’une analyse de François d’Alançon, le 16/04/2020 à 06:49 Modifié le 15/04/2020 à 19:31.

 

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