lundi, novembre 18, 2019
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PROFESSEUR MORITIE CAMARA : «LA RUSSIE VEUT RÉCUPÉRER  SA PLACE PERDUE EN AFRIQUE »

 Le sommet Russie –Afrique, vient de se tenir à Sotchi en Russie du 23 au 24 octobre dernier. Cette rencontre a suscité de nombreuses réflexions parmi lesquelles celle du  professeur Moritié CAMARA, Maître de Conférences d’Histoire des Relations Internationales, enseignant à  l’université Alassane Ouattara de Bouaké

 

NDLR : Les titres et sous-titres sont de la Rédaction de plume libre

En 1965, vingt ans après la fin de la seconde guerre mondiale, Dean Acheson qui fut Secrétaire d’Etat de Truman affirmait que : «la Grande-Bretagne avait perdu un empire et n’a pas encore trouvé de rôle ». On pouvait en dire autant de la Russie jusqu’à ces dernières années.

1990 : Un profond chaos politique après l’éclatement de l’Urss

En effet, à l’éclatement de l’Urss en 1991, la Russie s’est vue confrontée à plusieurs défis domestiques de tailles qui vont l’amener à développer ce que Jules Ferry appelait « la politique du coin du feu ». Le premier de ces défis était la mauvaise situation économique qui a eu pour effet collatéral l’accélération de la désintégration de l’ordre institutionnelle et l’envenimement des luttes de positionnement d’une Elite politique qui était encore prisonnière de la logique stalinienne de: « celui qui n’est pas avec moi est contre moi ». Toute chose qui va plonger le pays dans un profond chaos politique dont l’illustration canonique reste cette image totalement surréaliste de la dizaine de chars pilonnant le bâtiment du parlement pour y déloger les députés rebelles qui s’y étaient enfermés.

Le désengagement brutal du Président Eltsine envers L’Afrique

Ces défis internes incluaient aussi le réaménagement de l’ancien empire soviétique qui donnera lieu à des tensions avec certaines anciennes républiques soviétiques et une meurtrière guerre en Tchétchénie. Tout cela va se dérouler sur une décennie que les commentaires appellent la décennie perdue pour la Russie durant laquelle l’Afrique va faire l’objet d’une politique de désengagement brutal du Président Eltsine.

En 1992, 9 ambassades, 3 consulats et 13 centres culturels sont fermés et la majorité des projets d’aide initiés par l’Urss seront clôturés. En outre Eltsine va enjoindre en des termes peu diplomatiques aux Africains de rembourser sans délai l’immense dette d’environ 20 milliards de dollars qu’ils avaient contractés auprès de l’Union Soviétique. Cette attitude va cependant évoluer dans les dernières années de la gouvernance d’Eltsine après la nomination de Primakov comme Premier Ministre et radicalement changer sous l’ère Poutine.

A partir des années 2000 l’Afrique réapparaît dans les radars

Au début des années 2000 l’économie russe se stabilise grâce notamment à l’augmentation des prix du pétrole dont la Russie est l’un des grands producteurs mondiaux. Le pays qui entreprend alors l’élargissement de ses priorités géopolitiques et géo économiques, a grand besoin d’accéder aux ressources et aux débouchés nécessaires pour son économie. Et lorsqu’on parle de ressources naturelles et de débouchées, c’est l’Afrique qui apparaît automatiquement sur tous les radars. C’est ainsi qu’experts et diplomates suggèrent le retour de leur pays sur le continent noir où il dispose d’apriori favorables. En effet, comme le souligne l’économiste camerounais Edimo Mongory : « la Russie est probablement le seul pays du monde qui a plus donné à l’Afrique qu’il n’en a pris ». Conscient de cette disposition d’esprit des africains, le Ministre des Affaires Etrangères Serguei Lavrov n’a pas voulu laisser passer l’occasion du premier Forum Social Russie-Afrique à Moscou en octobre 2018 pour marteler que : « La Russie n’a pas à se reprocher des crimes coloniaux. Au contraire, elle a accompagné les luttes d’indépendance en Afrique ».

A partir de 2001 : la reconquête de l’Afrique

C’est donc à travers un activisme diplomatique « libre d’idéologie », que les Russes se lancent à la reconquête de l’Afrique et parviendront pour la seule année 2001 à faire se déplacer à Moscou les Présidents algérien, gabonais, guinéen, nigérian et le Premier ministre éthiopien. Le Président Poutine lui se rendra en 2006 en Afrique du Sud (une première pour un chef d’Etat russe en Afrique subsaharienne), en Egypte, en Algérie et au Maroc. En juin 2009, son successeur Medvedev, accompagné d’une délégation de 300 hommes d’affaires sillonne le Nigeria, l’Angola, la Namibie et l’Egypte avant de confier aux médias: « Franchement, nous étions presque trop en retard. Nous aurions dû commencer à travailler avec nos partenaires africains plus tôt. »  .

Au plan multilatéral les russes élargissent leurs coopérations avec l’Union africaine, la SADC et la CEDEAO. En novembre 2006, Poutine fait des préoccupations africaines l’un des points clés du sommet du G8 de Saint-Pétersbourg. L’Afrique fait donc son retour dans l’agenda de la Russie même si elle est toujours classée en avant dernière position sur la liste des dix régions les plus importantes pour les intérêts de la Russie.

Faire progresser l’atteinte des intérêts et des objectifs économiques.

Mais sachant que les Etats n’ont pas d’amis mais des intérêts, que cache cette nouvelle lune de miel avec l’Afrique ? La réponse apparaît dans un document publié le 27 Mars 2007, par le Ministère russe des Affaires Etrangères dans lequel on peut lire que pour la Russie il s’agit d’: « utiliser le facteur africain de manière à faire progresser notre présence internationale vers l’atteinte de nos intérêts et objectifs économiques. » Les Relations avec l’Afrique doivent donc non seulement permettre à la Russie d’affirmer sa nouvelle posture de puissance de premier plan capable de fonder l’Histoire et d’empêcher les autres de le faire comme cela s’est vue en Syrie et au Venezuela, tout en promouvant ses intérêts économiques. Pour ses deux objectifs l’Afrique apparaît comme le partenaire idéal.

Au plan international, la Russie qui a rarement les mêmes points de vues que les occidentaux sur les principaux dossiers, recherche des alliés entre les 54 membres africains des Nations Unies. Les Africains peuvent ainsi l’aider à promouvoir le multilatéralisme dans les Relations Internationales afin de contrer la propension des occidentaux pour les mesures unilatérales comme les sanctions économiques et financières dont la Russie est elle-même soumise du fait des différends qui l’oppose à ces derniers pour le contrôle de l’ancienne zone d’influence Soviétique en Europe.

L’Afrique source de matière première et marché d’armes

Au  plan économique, l’Afrique, région à croissance rapide, représente un intérêt stratégique pour l’économie russe notamment en terme de source d’approvisionnement en matières premières, mais et surtout de marché pour son industrie militaire. La Russie est le deuxième exportateur d’armes au monde, derrière les États-Unis.  Et selon le London Center of strategics Research au début des années 1990, 70% des chars, 40% des avions de combat et 35% des hélicoptères sur le continent étaient de fabrication soviétique et les armées de plusieurs pays africains comme l’Algérie, l’Angola et l’Éthiopie sont équipées actuellement à 90% de matériels soviétiques. La vente d’armes à l’Afrique relève donc d’une volonté politique manifeste et l’agence d’exportation d’armes Rosoboronexport avec son slogan « Make Africa Safe » a signé des accords avec une trentaine de pays. Ces armes qui de l’avis des experts, sont robustes et nécessitent peu d’entretien, sont vendues à des prix relativement abordables et souvent à travers des lignes de crédits que la Russie met à la disposition des pays concernés.

Jouer désormais les premiers rôles

Pour le moins qu’on puisse dire, la Russie ne compte pas jouer les seconds rôles sur le continent africain. Loin s’en faut ! A ce sujet, la directive de la politique étrangère de 2016 est explicite : « La Russie élargira sa coopération avec les Etats africains sur une base bilatérale et multilatérale (…), en instaurant une coopération globale, et en contribuant à prévenir les conflits régionaux et les situations de crise ainsi que les règlements post-conflit en Afrique. »

La Russie attend donc avoir une présence forte en Afrique afin d’y déployer sans entrave des puissances déjà présente son agenda. C’est en cela que lorsque les Etats-Unis ont voulu transférer le siège de l’Africom d’Allemagne en Afrique dans le cadre de la lutte contre la terreur lancée par l’Administration Bush après les attentats du 11 septembre 2001, les stratèges russes ont fait remarquer que même du temps de la guerre froide les américains n’avaient jamais manifesté le désir d’y avoir une présence militaire. La Russie va également se lancer dans la recherche d’une base en Afrique pour ses troupes. Son désir d’établir celle-ci à Djibouti (surnommé dans les milieux militaires « le porte-avions pour l’Afrique et la péninsule arabique ») et qui abrite déjà celles de 7 pays est pour l’heure contrarié par ses concurrents. Mais depuis 2010, elle participe à toutes les opérations de maintien de la paix des Nations Unies sur le continent et y forme ses casques bleus. En janvier 2013, le Ministre russe des Affaires Etrangères avait stigmatisé le « vide du pouvoir dans le nord du Mali qui laisse libre cours aux mouvements terroristes d’imposer leurs lois. »

Avoir une présence active significative

Le jeu d’influence dans les relations internationales étant généralement à somme nulle, le succès d’un acteur correspond le plus souvent à l’échec d’un autre. Dès lors, cette volonté russe de ne pas jouer les seconds rôles sur un terrain balisé par notamment les anciennes puissances coloniales en pré-carré donne lieu à des grincements de dents. C’est ainsi que son intrusion militaro-diplomatique en Centrafrique a été dénoncée par le Ministre des Affaires Etrangères français en janvier 2019 lors d’une audition devant le Sénat comme : « une présence active, récente, significative, antifrançaise (…) dans les propos, dans les réseaux… ».

Tenir la dragée haute aux autres puissances

Pour sûr, la Russie qui a perdu un empire a trouvé un rôle en Afrique. Cela promet une compétition sans merci avec les autres puissances et les sommets réunissant l’Afrique avec les uns et les autres risquent de prendre très vite l’allure d’une course au clocher avec des surenchères qui devraient en principe bénéficier à l’Afrique. En principe, car l’Afrique qui a toujours été menée de l’extérieur, n’a jamais su ou voulu transformer ses immenses ressources et son poids en terme de nombre de pays en levier politique pour s’affirmer sur la scène internationale et promouvoir ses propres intérêts. Il est donc à espérer que pour une fois, notre très chère Afrique fasse mentir tous ceux qui affirment que son rapprochement avec la Russie au détriment ou en parallèle avec les occidentaux ne consiste qu’à aller de Charybde en Scylla.

Moritié CAMARA

Maître de Conférences d’Histoire des Relations Internationales

Asriesa2012@gmail.com

 

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