dimanche, octobre 2, 2022
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MORT DE DESMOND TUTU, INFATIGABLE DEFENSEUR DES OPPRIMES

Portrait Le plus célèbre des archevêques anglicans est mort dimanche 26 décembre à l’âge de 90 ans. Sa lutte acharnée contre le régime de l’apartheid fut récompensée en 1984 par le prix Nobel de la paix. Il ne cessa jamais de prendre la parole pour défendre les plus faibles, s’exprimant à la fois sur la corruption, le commerce des armes ou le réchauffement climatique.

Son immuable sourire aura fini par s’éteindre. L’archevêque anglican Desmond Mpilo Tutu est mort dimanche 26 décembre à l’âge de 90 ans, a annoncé le président Cyril Ramaphosa. Affaibli, depuis quelque temps il ne parlait plus en public. Mais il saluait les journalistes, sourire ou regard malicieux, à chacune de ses sorties récentes, lors de son vaccin contre le Covid ou d’un office pour ses 90 ans.

La vie du plus célèbre des archevêques anglicans a commencé en 1931 dans une cité-dortoir, construite à l’écart du gros bourg afrikaner de Klerksdorp, dans le Transvaal occidental, dans le nord-est de l’Afrique du Sud. Son père instituteur et sa mère femme de ménage n’auraient jamais imaginé le destin de leur fils : archevêque devenu héraut de la lutte contre l’apartheid – cette politique de stricte séparation entre les Noirs et les Blancs imposée par les Blancs entre 1948 et 1991.

Gamin, alors qu’il améliore l’ordinaire en vendant des friandises ou en tirant des caddies dans un club de golf « pour Blancs seulement », Desmond Tutu rêve de devenir médecin. Mais devant le manque de moyens de sa famille, il est contraint de renoncer à de longues études à l’université et embrasse la carrière d’instituteur. Révolté par la piètre qualité de l’éducation donnée aux Noirs, il démissionne au bout de trois ans, et quitte définitivement les salles de classe, pour entrer au séminaire anglican.

Ordonné prêtre à 30 ans

À 30 ans, il est ordonné prêtre. Comme s’il reliait déjà sa lutte contre la ségrégation raciale de son pays à son engagement religieux. Ce lien, il l’a fait pour la première fois à 14 ans, lors d’un séjour à l’hôpital qui a changé sa vie. Alors que la tuberculose le forçait à garder le lit pendant vingt mois à l’hôpital de Sophiatown, à Johannesburg, il croise le père Trevor Huddleston, prêtre anglican, et farouche opposant à l’apartheid. Cette rencontre, décisive, le marquera pour le restant de ses jours. Tout comme celle de Leah, qu’il épouse en 1955 et avec qui il aura quatre enfants. « L’épouser fut la meilleure décision de ma vie », aimait à répéter Desmond Tutu.

Une fois prêtre, il monte peu à peu les échelons de la hiérarchie anglicane, marquant régulièrement son opposition au régime sud-africain, et surtout à la politique d’apartheid. Mais c’est sa nomination comme doyen de la cathédrale de Johannesburg qui signe sa réelle entrée sur la scène publique. En 1976, il lance un « dernier avertissement », maintes fois répété, à un gouvernement qu’il combat de toutes ses forces : « Vous provoquez les Noirs au-delà du supportable. Voulez-vous nous réduire au désespoir ? Des gens poussés à bout en viendront à employer des moyens désespérés. Nous serons libres, un jour, vraiment libre, tout, Blanc et Noir, dans une Afrique du Sud libre. Rien, je répète, rien n’arrêtera notre libération… Nous ne voulons pas de violence, nous ne voulons ni la mort ni la destruction. Nous voulons la paix, la justice, l’ordre. Nous sommes des êtres humains et nous croyons que vous en êtes aussi… »

Son passeport lui est retiré

Les mois suivants, il multiplie les gestes forts, comme la célébration des funérailles, en septembre 1977, de Steve Biko, un militant noir torturé à mort par la police secrète, devenu l’un des symboles de la lutte contre le gouvernement. La non-violence s’impose d’ailleurs comme une constante du discours et des actions de Mgr Tutu. À ceux qui tentent de le convaincre d’adopter des méthodes plus musclées, il opposera toujours une fin de non-recevoir.

Ce régime, insiste-t-il sans cesse, est « le pire depuis le nazisme ». En 1980, son passeport lui est retiré. Ses déclarations en faveur d’un boycott économique de l’Afrique du Sud, prononcées au cours d’une tournée européenne, en 1979, ont provoqué la fureur des dirigeants de son pays. Enquêtes et perquisitions sont lancées contre lui.

 

Au gouvernement, qui l’accuse de pousser le peuple à enfreindre la loi, il réplique : « Je ferai tout ce que je pourrai pour détruire ce système diabolique, quoi que cela puisse me coûter. Personne ne m’arrêtera. »

Nouveau tournant en 1978

En 1978, son élection comme secrétaire général du Conseil sud-africain des Églises, rassemblant 12 millions de fidèles, marque un nouveau tournant. Il est de toutes les manifestations contre le racisme, condamne les arrestations d’opposants politiques, prie aux côtés des populations noires menacées de déportation vers des bantoustans ethniques, dénonce les lois d’habitat séparé ou l’interdiction des mariages interraciaux…

Lorsqu’un matin de 1984, il apprend qu’il sera le prochain prix Nobel de la paix, Desmond Tutu est à New York, où il dispense des cours de théologie. Il y perçoit immédiatement « un événement politique majeur ». « C’est notre dernière véritable chance de changement, ajoute-t-il, car si cela ne se produit pas, nous ne sommes plus rien. Si cela n’arrive pas, le bain de sang est inévitable. » Infatigable militant pour la paix, il refuse le terme de « pacifiste ». Il intervient dans les médias du monde entier et rassemble des foules immenses lors de prédications dont il a gardé le style jusqu’à la fin de sa vie. Verbe haut, rires, interpellations, chansons, boutades, Desmond Tutu sait captiver son auditoire, qu’il vienne des townships de Johannesburg ou qu’il remplisse les stades.

En 2010, lors de la cérémonie d’inauguration de la Coupe du monde de football, bonnet jaune et vert sur la tête, il swingue littéralement au fur et à mesure de son discours, tel un pasteur soulevant une assemblée du dimanche.

« Tout cela était lourd pour moi »

Il doit à ses qualités de prédicateur une renommée immense… et une franche hostilité. Sa nomination comme archevêque du Cap, c’est-à-dire primat de la province anglicane d’Afrique australe, en 1986, provoque des remous dans l’anglicanisme. Deux communautés blanches de la région de Johannesburg quittent la province pour rejoindre « l’Église anglicane d’Afrique du Sud », une organisation blanche dissidente fondée au milieu du XIXe siècle, mais jamais reconnue par l’archevêque de Cantorbéry.

Autres critiques : celles provoquées par sa proximité avec la « Black theology », un mouvement qui mêle théologie et volonté de libérer les populations noires de l’oppression. Derrière une image joviale, ceux qui le connaissent soulignent aussi qu’il gouverne son diocèse d’une main de fer, interdisant par exemple à ses prêtres de se présenter à une quelconque élection.

L’autre campagne à son encontre est menée par une grande partie de la classe politique sud-africaine, à la fin des années 1990. À l’époque, Desmond Tutu vient de mettre la dernière main au rapport de la Commission vérité et réconciliation, qu’il préside, pour recenser les horreurs commises sous le régime de l’apartheid. À la demande de Nelson Mandela, il a sillonné son pays durant plus de deux ans. De ville en ville, les membres de la Commission ont écouté, questionné et recensé les témoignages de nombreuses victimes et de quelques bourreaux. L’archevêque le reconnaîtra plus tard : à plusieurs reprises, au cours de ces bouleversantes auditions, il n’a pu retenir ses larmes. « Tout cela était lourd pour moi », se souvient-il dans un entretien accordé à au mensuel Panorama en 2001.

Le rapport de 3 000 pages, surnommé par certains l’« Encyclopédie de l’horreur », dénonce à la fois les exactions des leaders blancs mais aussi celles de l’ANC, le parti politique interdit par le régime et qui combat vigoureusement l’apartheid. Les détracteurs de Tutu l’accusent de vouloir la réconciliation au détriment de la vérité. D’autres le soupçonnent d’être manipulé par l’ANC, qu’il avait ouvertement soutenu pendant l’apartheid. Enfin, il y a ceux qui l’attaquent pour sa « prudence », lui reprochant de ne pas vouloir mettre en danger le fragile « miracle » sud-africain, ce compromis entre Noirs majoritaires, désormais au pouvoir, et Blancs, minoritaires et anciens oppresseurs. Tutu se défend d’être affilié à aucun parti, et insiste sur la nécessité de « tourner la page ». « Sans pardon, il n’y a pas de futur », martèle-t-il souvent.

Mais les combats de Desmond Tutu ne se sont pas limités à la lutte contre la ségrégation raciale. Celui qui continuait à intervenir dans les médias, priait toujours avec ses hôtes au moment de les accueillir. Prêtant son image à une campagne contre le sida, comme en 2002 en Afrique du Sud, lançant des appels contre le commerce des armes, contre la corruption des dirigeants africains, contre le « modèle darwinien » de nos sociétés « où seuls les plus forts survivent », ou encore contre le régime du président Mugabe, il n’a jamais abandonné le devant de la scène, malgré sa promesse, formulée en 2011, de se retirer de la vie publique.

Question climatique

Ces dernières années, il avait aussi pris fait et cause pour la question climatique. Au sommet de Copenhague, en 2009, il avait même été l’une des figures de proue du mouvement « Justice climatique », réunissant plusieurs ONG, célébrant une « messe pour le climat », dans la capitale danoise. Desmond Tutu ne s’interdisait aucun sujet, quitte à provoquer l’agacement, la polémique… ou l’incompréhension. Soutien de longue date de la Palestine, il appelait notamment, dans une tribune publiée dans le quotidien d’opposition Haaretz en août 2014, au « boycott massif d’Israël ». Un mois plus tôt, dans The Observer, il se déclarait également en faveur du suicide assisté.

Où Desmond Tutu puisait-il la force nécessaire pour mener ses combats, aussi hétéroclites soient-ils ? En 2008, il livrait une réponse dans l’un de ses rares livres publiés en français (1). « Il n’existe pas de situation totalement désespérée. Notre Dieu est un expert dans l’art de composer avec le chaos, avec la ruine, avec tout ce que nous pouvons imaginer de pire. Dieu a créé l’ordre à partir du désordre, le cosmos à partir du chaos ; cela, Dieu peut le faire en tout temps, il peut le faire maintenant dans notre vie personnelle et, à la grandeur de la planète, dans notre vie comme peuples. » Plus loin, il écrivait : « Notre monde est en voie de transformation, à coups d’avancées et de recul qui conduisent par moments au désespoir, mais ultimement à la rédemption. »

Une figure de l’Église anglicane

7 octobre 1931. Naissance à Klerksdorp (Afrique du Sud).

  1. Commence à enseigner à Johannesburg. Démissionne au bout de trois ans.
  2. Ordonné prêtre de l’Église anglicane d’Afrique du Sud.

1972-1975. Nommé vice-directeur du Theological Education Fund (TEF) du Conseil œcuménique des Églises à Bromley dans le Kent.

1975-1976. Doyen de la cathédrale de Johannesburg. Nommé évêque du Lesotho.

  1. Premier secrétaire général noir du Conseil œcuménique sud-africain.
  2. Prix Nobel de la paix.
  3. Archevêque du Cap. Organise des manifestations contre l’apartheid.
  4. Abolition de l’apartheid.

Mai 1994. Élection de Nelson Mandela à la tête de l’Afrique du Sud.

  1. Nommé président de la Commission vérité et réconciliation, créée par Nelson Mandela.
  2. Annonce sa retraite comme archevêque du Cap et responsable de l’Église anglicane d’Afrique du Sud.

1996-1998. Préside la Commission vérité et réconciliation.

  1. Il remet son rapport au président Mandela, une synthèse de 3 000 pages résumant trente mois d’enquête, d’auditions et de travail d’archives.
  2. Refuse d’apporter son soutien à l’ANC, l’ancien parti de Nelson Mandela, lors du scrutin qui conduira à l’élection de Jacob Zuma à la présidence de la république.
  3. Retrait de la vie publique.
  4. Remporte le prix Templeton « pour le travail qu’il a accompli sa vie durant afin de promouvoir des principes spirituels comme l’amour et le pardon, ce qui a aidé à libérer les peuples partout dans le monde ».

Loup Besmond de Senneville, le 26/12/2021 à 09:13 Modifié le 26/12/2021 à 13:50

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