mercredi, décembre 8, 2021
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« C’EST POURTANT LA GUERRE » : AU SAHARA OCCIDENTAL, L’INVISIBLE CONFLIT

Les hostilités ont repris depuis près d’un an entre le Maroc et le Front Polisario, le mouvement de libération sahraoui. Le Conseil de sécurité de l’ONU doit se pencher ce mercredi 27 octobre sur ce conflit vieux de près d’un demi-siècle qui s’envenime à nouveau et empoisonne les relations internationales.

La hamada, ce plateau désertique de sable et de rocaille, semble ne pas avoir de fin. Au loin, quelques dromadaires à la silhouette famélique attestent qu’en dépit de tout, la vie subsiste sur ces hostiles terres lunaires. Après plusieurs heures de piste, le convoi militaire sahraoui s’arrête au pied d’un petit rempart de dunes.

Malgré ses multiples blessures subies dans la guerre menée contre le Maroc de 1975 à 1991, et sa greffe d’intestins après avoir été transpercé d’une balle de kalachnikov, Aba Ali Hamoudi crapahute lestement à plat ventre pour gagner la crête de la dune sans être vu. Le chef de la sixième région militaire sahraouie a gardé un corps svelte et athlétique et un œil perçant. Aux jumelles, il scrute l’horizon.

Les familles sahraouies séparées par le mur

Dans la région de Cheidhmia, cette zone des quatre frontières – Maroc, Algérie, Mauritanie, Sahara occidental – à près de 2000 km au sud-ouest d’Alger, se dresse au loin, à 4 km à vol d’oiseau, le mur de sable. Le « mur de la honte » pour les Sahraouis exilés sur le sol algérien depuis 1975 lorsque, à la faveur du retrait des colons espagnols, le Maroc a envahi le Sahara occidental.

Les forces marocaines ont érigé cette barrière de sable, de pierre, de barbelés et de mines sur 2 700 km de long au cours de la décennie 1980, pour empêcher le Front Polisario, le mouvement de libération sahraoui, de pénétrer sur les 80 % des terres du Sahara occidental qu’elles considèrent comme leurs « provinces du Sud ». Elles ont, de facto, séparé les familles sahraouies de part et d’autre du mur.

Le Sahara occidental est au cœur d’un conflit de plus de quarante ans entre le Maroc et le Front Polisario.

Le ciel soudain gronde d’une quinzaine de tirs de canon et de roquettes Grad. Des panaches de fumée s’élèvent au loin. Les soldats d’Hamoudi se sont approchés à 800 mètres du mur et visent des positions marocaines de l’autre côté, avec leur vieux matériel militaire. La riposte ne se fait pas attendre. L’ambassadeur sahraoui pour l’Europe et l’Union européenne, Oubi Bachir Bouchraya, ne boude pas sa satisfaction. Son chèche, pour résister au soleil de plomb, ne laisse visible que l’éclat de son regard. « Si les forces marocaines répliquent, c’est que nous avons touché une cible », affirme-t-il.

« Le Maroc nie tout conflit armé parce qu’il veut maintenir le statu quo qui a prévalu pendant trente ans et qui conforte sa colonisation. C’est pourtant la guerre », insiste le diplomate tapi dans le sable. L’armée royale marocaine a toutefois signalé à la Minurso – la mission des Nations unies créée en 1991 pour l’organisation d’un référendum au Sahara occidental – plus de mille tirs contre ses unités positionnées le long du mur, entre novembre 2020 et août dernier.

La guerre du pauvre

Quelque 4 800 habitants qui avaient plus ou moins repris une vie nomade sur ces « terres libérées » à l’est du mur se sont repliés dans les cinq camps de réfugiés sahraouis en terre algérienne. Il en resterait encore plusieurs milliers dans la zone, selon le Polisario sur les dents. La présence, dans la région, de journalistes, militants et élus européens a aiguisé le souvenir du kidnapping pendant dix mois en 2011-2012, de trois humanitaires, deux Espagnols et une Italienne, par Al-Qaida au Maghreb islamique (Aqmi), avec la complicité de Sahraouis.

« C’est une guerre de basse intensité », poursuit Oubi Bachir Bouchraya, tout en ajoutant : « On est prêts pour la guerre de contact si le Polisario donne le feu vert. » Pour l’heure, l’armée populaire de libération sahraouie (APLS) se limite à une tactique de guérilla. Le soir, alors que tous sont repliés dans le campement qui sera démonté dès le lendemain, le général Hamoudi explique : « On dit des combattants qu’ils sont partout et nulle part. On n’a pas de lieu stable. Nous sommes ici ce soir, ailleurs demain. Les Marocains ne savent jamais où et quand on va attaquer, notre stratégie de harcèlement vise à affaiblir leurs positions. »

C’est la guerre du pauvre face à un Maroc surarmé. « Toute la zone est très risquée, les forces marocaines utilisent des radars, des drones de surveillance et de combat », concède-t-il. Selon le Polisario, deux soldats sahraouis ont à nouveau été tués par une attaque de drone le 16 octobre près de Tifariti, quelque 300 km plus au sud.

La confiance dans la Minurso ébranlée

« Il en va ainsi de toutes les guerres de libération, fait valoir Oubi Bachir Bouchraya. Le décalage de forces est énorme entre le colonisateur et le mouvement de libération, mais cela n’a pas empêché les mouvements de libération de gagner. La logique voudrait qu’on finisse, nous aussi, par gagner, sans pour autant aboutir à une perte pour le Maroc. »

Après trente ans de cessez-le-feu, les hostilités ont repris le 13 novembre 2020, comme l’a confirmé le secrétaire général de l’ONU Antonio Guterres dans son rapport remis en amont du Conseil de sécurité de ce mercredi 27 octobre consacré au conflit. Celui-ci doit renouveler le mandat de la Minurso avant que le nouvel envoyé personnel du secrétaire général, l’Italo-Suédois Staffan de Mistura, prenne ses fonctions le 1er novembre, après deux ans et demi de vacance du poste.

La confiance dans l’impartialité de la Minurso – qui a doublement échoué dans sa mission d’organisation d’un référendum et de respect du cessez-le-feu – est lourdement ébranlée. Le royaume chérifien lui a même imposé des plaques d’immatriculation marocaines pour ses véhicules qu’elle a été incapable de remplacer par des plaques onusiennes depuis 2014…

Des jeunes revenus de la diaspora pour s’engager

Antonio Guterres ne l’a pas caché : « La situation au Sahara occidental s’est considérablement détériorée » et « le risque d’escalade reste évident ». La raison ? Dans les cinq camps de réfugiés, devenus au fil des décennies de pauvres villes du désert condamnées à la dépendance de l’aide internationale, les 173 000 Sahraouis bouillonnent de frustrations. Chacun des camps porte le nom d’une ville du Sahara occupé, Laayoune, Dakhla, Smara, Boujdour, Aousserd, comme pour mieux préparer le retour attendu depuis près d’un demi-siècle.

« Où est-ce que vous voyez de l’espoir ? », tambourine Sidahmed Jouly. Ce jeune homme a trente ans, l’âge du cessez-le-feu qui a volé en éclats. « Le Polisario a laissé beaucoup de temps à la communauté internationale, depuis trente ans, c’est toute ma vie ! », s’exclame-t-il. « La guerre, on en parle sans cesse autour du thé, plein de jeunes ont rejoint l’armée, beaucoup sont même revenus de la diaspora pour s’engager, tout le monde veut participer. La guerre, ce n’est peut-être pas la solution mais ça doit servir à faire pression sur la communauté internationale », escompte-t-il.

« La jeunesse nous défie et réclame la guerre »

Natou Said, lui, n’a que 19 ans et aide son oncle dans sa boutique de téléphonie avant de poursuivre ses études de sciences politiques à Alger et de gonfler les rangs massifs des diplômés désœuvrés des camps ou ceux des candidats à l’exil. Mais il prévoit « s’il le faut » de se former volontairement au port des armes. « Je préfère la paix, mais la cause sahraouie est dans tous nos cœurs », justifie-t-il. De son côté, la vice-présidente d’une des communes du gouvernorat de Boujdour, Aminetou Mohamed Deloul, se félicite d’avoir huit enfants, dont deux au front. « Ici, on fait des enfants, c’est la garantie de poursuivre la lutte ! », clame-t-elle.

Dans la zone de combats, les militaires saluent « l’acte de naissance de la rupture du cessez-le-feu ». Autour du feu on évoque les parents bombardés au napalm, les morts à la guerre, ceux qui sont toujours portés disparus, les mutilés qui ont sauté sur une mine, les prisonniers des geôles marocaines et les activistes violentés. « Je veux récupérer ma terre, retrouver ma famille en territoires occupés », soupire Sidati, un amoureux du désert engagé depuis quinze ans.

« Le Polisario essaie de contenir la rage dans les camps et dans le Sahara occupé. C’est de plus en plus difficile, il est dépassé par sa base, reconnaît Oubi Bachir Bouchraya. Tous les combattants lui reprochent d’être devenu le gardien de l’occupation de leur propre pays. La jeunesse nous défie et réclame la guerre. »

« Nous ne pouvions pas rester les bras croisés ! »

Le vent de fronde est parti de la wilaya (gouvernorat) d’Aousserd. À l’automne 2020, une cinquantaine de personnes, dont une majorité de femmes, ont pris la route pour aller manifester à Guerguerat, à plus de 1 500 km, à la frontière sud du Sahara occidental avec la Mauritanie, avec le soutien de la wali (responsable de la wilaya), Mariem Salec, et, in fine, l’approbation du Polisario.

Elles ont réclamé la tenue du référendum, la libération des 38 prisonniers politiques sahraouis et le respect des droits humains en territoire occupé, là où le Haut-Commissariat aux droits de l’homme n’a pas pu mettre les pieds depuis six ans. « Moi aussi j’en ai marre d’attendre depuis trente ans que l’ONU nous soutienne », tempête Mariem Salec.

Au bout d’un mois de blocage de la route, les manifestants ont été vertement délogés par un contingent de 250 véhicules de l’armée royale marocaine, équipés d’armes lourdes, justifiant, pour le Polisario, la rupture du cessez-le-feu. « Nous ne pouvions pas rester les bras croisés ! », s’indigne Oubi Bachir Bouchraya. Les manifestants de Guerguerat sont rentrés tels des héros de guerre à Aousserd. Pour Mariem Salec, cette bravoure « restera inscrite dans notre histoire ». Les forces marocaines ont, elle, construit un nouveau mur de sable de vingt kilomètres près de Guerguerat et renforcé leur présence dans la zone tampon.

Quarante-six ans de conflit

♦ 1963. L’ONU inscrit le Sahara occidental, territoire de 266 000 km2 colonisé par l’Espagne depuis 1884, sur la liste des territoires non autonomes.

♦ 1973. Création du Front populaire de libération de Saguia El-Hamra et Rio de Oro (Polisario) regroupant les deux régions du Sahara occidental.

♦ 1974. Le droit à l’autodétermination est reconnu par l’ONU et confirmé par la Cour internationale de justice en 1975.

♦ 1975. 350 000 Marocains revendiquent la marocanité du Sahara occidental lors de la marche verte. Le Maroc et la Mauritanie l’envahissent. La guerre provoque l’exode de dizaines de milliers de Sahraouis. L’Algérie soutient le Polisario.

♦ 1976. Proclamation de la République arabe sahraouie démocratique (RASD) en exil, non reconnue par l’ONU, intégrée dans l’Union africaine en 1982.

♦ 1979. La Mauritanie se retire, le Maroc envahit le sud du Sahara occidental.

♦ 1980. Le Maroc entame la construction du mur de sable.

♦ 1991. Création de la mission de l’ONU pour l’organisation d’un référendum au Sahara occidental (Minurso) et le cessez-le-feu.

♦ 2004. L’envoyé personnel du secrétaire général de l’ONU, James Baker, démissionne. Ses successeurs, Christopher Ross et Horst Köhler, démissionneront également en 2017 et en 2019.

♦ 2007. Le Maroc défend un plan d’autonomie.

♦ 2010. Le camp de contestation de Gdeim Izik près de Laayoune est violemment démantelé par les autorités marocaines.

♦ 2020. Le président américain Donald Trump reconnaît la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental.

 

♦ 2021. Le tribunal de l’Union européenne annule les accords commerciaux entre le Maroc et l’UE, qui incluaient les produits du Sahara occidental. Des arrêts avaient déjà été rendus en 2016 et en 2018.

De vives tensions internationales

Le 22 octobre, l’Algérie a confirmé son « rejet formel et irréversible » d’assister, comme observateur, à une table ronde sur le règlement du conflit, en raison de ce format jugé « contre-productif ». Le conflit a contribué à ce qu’Alger rompe ses relations diplomatiques avec Rabat en août dernier. La reconnaissance de la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental par le président américain Donald Trump en décembre 2020 – non démentie par Joe Biden – a ouvert un front de crise entre le Maroc et l’Allemagne qui a publiquement désapprouvé l’initiative américaine, et entre le Maroc et l’Espagne qui a refusé de s’aligner sur Washington. La France reste un indéfectible allié du Maroc.

Marie Verdier, le 27/10/2021 à 15:26 Modifié le 27/10/2021 à 16:46

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