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CORONAVIRUS, DES SOIGNANTS AFRICAINS TÉMOIGNENT

Les médecins africains ont, bien souvent, une expérience des épidémies qui se répandent régulièrement sur le continent. Face au coronavirus, ils savent qu’ils auront peu accès aux équipements d’aide à la respiration. Ils observent avec anxiété les difficultés de leurs confrères occidentaux qui évoluent dans des systèmes de santé plus performants.

Papys Lame : « Un pays a beau se préparer, le plus difficile est le début de la crise »

À 42 ans, ce médecin a déjà géré une dizaine d’épidémies dans son pays d’origine, en République démocratique du Congo (RDC) : choléra, rougeole et Ebola notamment. « Un pays a beau se préparer, le plus difficile est le début de la crise ». Il constate aussi « qu’il n’y a pas d’épidémie qui ne se termine pas. »

Papys Lame prend l’exemple des épidémies récurrentes de rougeole qui touchent des dizaines de milliers d’enfants en RDC, avec un taux de mortalité bien supérieur à celui du coronavirus. « Si la vaccination est bien faite, sur la quasi-totalité des enfants de six mois à 14 ans, on peut stopper une épidémie en deux semaines. Mais, pour cela, il faut des moyens et les bailleurs de fonds sont décisifs. »

Aujourd’hui, Papys Lame est médecin de l’ONG Alima au Sénégal. Il gère la réponse au Covid-19 à l’hôpital de Fann de Dakar. Le ministère de la santé a déclaré 162 cas, aucun décès et 28 guérisons. Dans ce pays, tous les cas déclarés doivent être traités en milieu hospitalier « de façon à enlever les malades de la forte promiscuité de leur milieu familial, afin de casser la chaîne de transmission. »

Le Sénégal a fermé les aéroports, limité les déplacements entre les régions et instauré un couvre-feu à partir de 20 heures. « Il n’y a pas de confinement car les gens doivent aller au marché pour s’alimenter et sont obligés de vivre les uns sur les autres. »

Vu de Dakar, cette nouvelle épidémie qui « touche tous les pays au même moment fait peur ». Notamment parce que lutter contre ce virus demande autre chose qu’un vaccin pour la rougeole ou de l’hydratation pour le choléra. « Il faut des extracteurs d’oxygène dans des cas critiques. Certains patients auront besoin d’être suppléés par un extracteur mural, et Dakar en a une centaine, mais 5 % des patients ayant une forme plus sévère nécessiteront d’être intubés, prévient Papys Lame. Et là, nous avons un grand besoin de plateaux techniques. »

LIBERIA

Frère Peter Dawoh : « Former notre personnel aux dangers pour ne pas revivre 2014 »

Ce soignant, frère de Saint-Jean de Dieu, dirige le Catholic hospital à Monrovia. Cet établissement avait perdu trois frères, une sœur missionnaire de l’Immaculée conception et cinq soignants pendant l’épidémie d’Ebola qui avait touché la région en 2014.

« Aujourd’hui, nous utilisons la même technique du triage des patients avant d’entrer dans l’hôpital pour repérer ceux qui sont porteurs du virus. Notre expérience d’Ebola nous permet de prendre les protections de base pour notre personnel. Nous avons des masques mais pas assez de gants. Leur prix a doublé sur le marché local. »

Pour l’instant, les patients sont peu nombreux à se présenter au triage pour consulter. « Les gens ont peur de sortir de chez eux. Les taxis ont augmenté leurs prix en fonction du danger. Les frontières sont fermées, théoriquement, mais certaines pistes menant aux pays voisins sont peu contrôlées » explique le Frère Peter Dawoh, originaire du Sierra Leone, pays où il dirigeait un dispensaire pendant l’épidémie d’Ebola. « Le coronavirus est plus virulent qu’Ebola, car il se transmet plus facilement et reste longtemps sur les surfaces. Et nous n’avons pas de respirateurs, en cas de besoin d’assistance. »

Ici, au Liberia, chacun regarde par la télévision et les réseaux sociaux, « comment des grands pays qui ont des systèmes de santé autrement plus solides que le nôtre, sont affectés par le coronavirus. » Cela ajoute à l’anxiété, mais aide à la prise de conscience de la gravité de la situation. Jusqu’à présent, le Liberia n’a enregistré que trois cas. « Mon principal souci est de former notre personnel soignant au danger. C’est essentiel si nous ne voulons pas connaître le même drame qu’en 2014. »

CÔTE D’IVOIRE

Roland Zran : « Sensibiliser la population pour freiner l’avancée de l’épidémie »

Dans son petit cabinet de Bouaké, ce médecin généraliste de 37 ans suit 2 000 patients séropositifs à qui il administre gratuitement des antirétroviraux, grâce à la contribution financière internationale. « Souvent, mes patients ne savent ni lire ni écrire, mais cela ne les empêche pas de suivre scrupuleusement, dans leur immense majorité, leur traitement. Comme il devient difficile de se déplacer avec les nouvelles mesures de circulation, nous montons un système pour leur livrer les médicaments à domicile. »

Roland Zran fait partie d’un comité de prévention contre le coronavirus. « Nous, soignants, avons un rôle à jouer pour sensibiliser la population au respect des mesures d’hygiène. Je le fais via les réseaux sociaux comme WhatsApp et Facebook. On se dit que si on sensibilise, on pourra peut-être freiner l’avancée de cette épidémie pour laquelle on a peu d’outils. D’autant plus que le médecin jouit d’un grand respect ici. »

Concernant les armes pour lutter contre l’épidémie à venir, Roland Zran sait qu’il n’aura pas les mêmes que ses confrères occidentaux dont il peut mesurer chaque jour à la télévision la difficulté du combat. « Les autorités nous ont informés qu’il y avait des respirateurs en plus à Bouaké. Mais on ne sait pas très bien lesquels et combien de machines en plus le CHU a reçu. »

Nier l’épidémie qui a envahi tous les écrans n’est pas possible. « C’est sans doute plus facile d’affronter ce danger que pour le sida, qui est une maladie concernant l’intimité de la personne. »

 

Pierre Cochez, le 01/04/2020 à 06:32 Modifié le 01/04/2020 à 14:17

 

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