jeudi, février 2, 2023
Accueil > Actualités > LIBAN ; L’ARMEE AU BORD DU GOUFFRE

LIBAN ; L’ARMEE AU BORD DU GOUFFRE

Frappée de plein fouet par la crise économique, l’armée libanaise est aujourd’hui dépendante de l’aide des chancelleries occidentales et arabes qui craignent de voir la dernière institution encore debout au Liban se fissurer.

Quitter l’armée après plus de vingt ans de service ? Boulos (1) ne s’y résout pas. Pour ce colonel témoignant sous le couvert de l’anonymat, les choses ont pourtant drastiquement changé depuis le début de la crise économique au Liban, à l’automne 2019. Sa solde de 4 millions de livres valait à l’époque 2 650 dollars (2 300 €). Jour après jour, Boulos l’a vue fondre au gré des variations du taux de change de la monnaie qui a perdu en plus de deux ans 95 % de sa valeur sur le marché parallèle, pour avoisiner désormais les 160 dollars.

« Ma fille me demande souvent pourquoi on ne quitte pas le pays, comme si c’était si simple, confie ce haut gradé, déterminé à rester. Il suffit de deux passages au supermarché pour qu’un mois de salaire disparaisse », poursuit-il, s’avouant « noyé dans un océan de dépenses ».

L’institution était, jusqu’à il y a peu, très prisée par les Libanais de toutes confessions pour la sécurité de l’emploi (elle représentait 11 % de la population active en 2009) et ses avantages (paiement à hauteur de 80 % des scolarités, prêts à taux préférentiels, etc.). « Ce n’est pas facile de la quitter lorsque l’on est arrivé à un certain rang, il nous faudrait tout recommencer de zéro, sans certitude de réussir », lâche Boulos. L’officier, qui a conservé des avantages liés à son grade (véhicule avec chauffeur, bons d’essence, couverture médicale élargie pour sa famille), s’estime presque chanceux, au regard de la situation dramatique vécue par certains de ses soldats. « Nous endurons tous, vous savez », murmure-t-il, la tête basse. À ses côtés, son épouse Rita acquiesce : « Beaucoup de soldats pensent à partir, ceux qui ont un parent à l’étranger demandent un long congé et ne reviennent plus. »

Servir son pays et, surtout, s’assurer un salaire sur le long terme, c’est le choix qu’a fait Ahmad, en s’enrôlant il y a cinq ans. « Qui aurait pu croire que le pays dégringolerait aussi bas ? », lance ce soldat de 25 ans originaire du Sud-Liban. Il n’encaisse plus que l’équivalent de 50 dollars, contre 800 avant la crise. Un montant qui s’évapore à peine le mois entamé, entre l’électricité quasi inexistante qu’il doit compléter par un abonnement à un générateur privé et les dépenses quotidiennes pour sa famille. Depuis six mois, Ahmad sèche son poste plusieurs jours par mois pour se faire engager comme chauffeur, livreur… Ses responsables ferment les yeux. « Ils savent que nous travaillons ailleurs pour survivre, je ne suis pas le seul dans ce cas, loin de là », affirme-t-il. Durant les fêtes de fin d’année, le jeune homme a profité du retour d’expatriés dans son village pour empocher quelques dollars comme chauffeur. « Cela m’a permis de clôturer mes dettes, d’acheter un peu plus de nourriture pour mes trois enfants. »

Ils seraient des milliers dans l’armée à cumuler des petits boulots pour survivre, avec l’accord tacite du commandement. « La valeur du salaire des soldats a baissé d’environ 95 % à cause de la hausse du dollar et de l’inflation », confirme une source militaire. Face à cette nouvelle réalité, le travail en dehors de l’institution lors des jours de repos est « toléré », sous condition de « légalité et de non-violation des valeurs véhiculées par l’armée », précise-t-elle. S’il est impossible de chiffrer le phénomène, tout comme celui des désertions – l’armée est muette sur la question –, on estime à environ 3 000 le nombre de soldats des Forces armées libanaises (FAL) qui auraient pris une retraite anticipée ou écourté leur carrière en 2021, selon Aram Nerguizian, chercheur associé au Center for Strategic & International Studies. « La pression sur le personnel est considérable, les officiers, sous-officiers et autres soldats doivent peser les coûts pour se rendre à leur caserne, par rapport à la cherté de la vie, relève l’expert, pour qui la perte de personnel des FAL « n’est pas aussi dramatique que certains le laissent penser ».

L’armée est frappée de plein fouet par la crise, qui a fait sombrer 78 % de la population sous le seuil de pauvreté selon l’ONU. Dernière illustration tragique de cette descente aux enfers, la mort d’un vétéran originaire de la Bekaa, qui s’est immolé par le feu le 13 décembre.

Avec la dépréciation abyssale de la devise, le budget 2021 de la défense (2 863,8 milliards de livres libanaises) a fondu en valeur, passant de 1,9 milliard de dollars au taux officiel (1 507 livres pour un dollar) à 114,5 millions de dollars au taux parallèle (25 000 livres) en moyenne, selon des chiffres communiqués par Aram Nerguizian. Insuffisant pour offrir un salaire décent aux 60 000 membres des FAL, auxquels s’ajoutent 26 000 policiers des Forces de sécurité intérieure (FSI). Ces derniers ne sont pas mieux lotis, selon une source sécuritaire, qui estime à 450 le nombre des FSI ayant déserté à cause de la crise depuis 2019.

Le commandant en chef de l’armée, le général Joseph Aoun (sans lien de parenté avec le président Michel Aoun), a tiré la sonnette d’alarme dès mars 2021. « Les gens sont pauvres, ils ont faim (…). Les salaires et les pensions ont perdu leur pouvoir d’achat. Cela vaut aussi pour les militaires. Que faites-vous ? Qu’attendez-vous ? », avait-il tonné à l’adresse des responsables politiques. Un avertissement réitéré le 28 décembre. Dès l’été 2020, l’armée avait annoncé ne plus servir de viande à ses soldats, en raison de la flambée des prix.

En réponse, des aménagements « logistiques » ont été mis en place grâce aux dons en nature de nombreux pays : colis alimentaires, transports gratuits, médicaments ou matériel médical. En 2021, la France a fourni, selon une source diplomatique, 4 millions d’euros d’aide matérielle (hors entraînements conjoints), allant du médical au matériel informatique, en passant par l’envoi de pièces détachées ou de minibus.

Si les FAL affirment continuer à assurer l’intégralité de leurs missions (protection des frontières, lutte contre le terrorisme et les trafics, force d’interposition lors des affrontements confessionnels, etc.), la crise qu’elles traversent inquiète les chancelleries occidentales. Apolitique, multiconfessionnelle, non corrompue, l’armée est considérée comme la seule institution encore solide dans un Liban en proie à un chaos généralisé et la seule à toujours bénéficier de la confiance de la population.

Elle est aussi vue, notamment par Washington, qui lui verse une assistance financière militaire de 282,10 millions de dollars en 2021, comme le dernier rempart contre le chaos sécuritaire, et surtout comme l’unique contrepoids au Hezbollah chiite et à son puissant arsenal militaire. « Les États-Unis considèrent l’armée comme un partenaire crédible, susceptible de stabiliser le Liban et la région au sens large », relève Aram Nerguizian.

D’ici à quelques mois, une aide d’une autre nature pourrait venir soutenir les forces armées. En novembre, une délégation du Congrès américain en visite à Beyrouth a évoqué avec le général Aoun la possibilité d’une aide en cash, en complément des salaires. Cette assistance, estimée à 100 dollars par mois et par soldat, dont le financement comme le mécanisme restent encore à trouver, serait prodiguée sous couvert des Nations unies.

Cela suffira-t-il pour éviter que l’armée ne se désagrège ? « La cohésion des FAL n’est pas acquise, même si elles sont bien plus robustes qu’en 1975 (au début de la guerre civile, 1975-1990, NDLR), pointe Aram Nerguizian. Un ajustement des salaires à la cherté de la vie constituerait une étape essentielle pour renforcer la cohésion, d’autant que nous entrons dans un cycle d’incertitudes avec les élections. »

Jenny Lafond, le 18/01/2022 à 06:00 Modifié le 18/01/2022 à 07:00

Laisser un commentaire