mercredi, septembre 19, 2018
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PARTIE III : LE DECLIN DES ECOLES CORANIQUES TRADITIONELLES

DOSSIER

L’EDUCATION ISLAMIQUE EN COTE D’IVOIRE

Dans notre dossier sur l’Education islamique en Côte d’Ivoire, nous avons consacré les deux premières parties à l’invasion de l’islam en Afrique suivie de l’apparition des premières écoles coraniques en Côte d’Ivoire.

Dans cette troisième partie ; nous allons mettre l’accent sur le déclin des écoles coraniques traditionnelles de notre pays

Les conditions d’études étaient rudimentaires. De manière générale, Elles se caractérisaient par des élèves qui s’asseyaient à même les peaux de mouton, de bœufs ou sur des nattes. Les salles de classes étaient des cases, des huttes, des hangars. Dans certaines villes comme Kong ou Yorobodi parmi tant d’autres, ces écoles coraniques étaient intégrées à des mosquées. La pédagogie y était rudimentaire et le fouet maintenait la discipline qui était très dure pour ne pas dire parfois rude. Il n’existait ni programme officiel ni diplôme national Les élèves écrivaient sur des tablettes appelées wallaga en malinké avec une encre faite à base de riz ou de plante extraite de certaines écorces, appelée daba, dans laquelle on plongeait une plume ou calame (plume en arabe) taillée dans du bois Les élèves y accédaient très tôt et y restaient jusqu’à l’âge de 25 ans pour certains qui par la suite,devenaient eux-mêmes des enseignants dans les écoles qui les avaient formés.

Un cursus fondé sur quatre cycles de formation

Les études menées par Binaté Youssouf, docteur en histoire, enseignant  de son état à l’université Félix Houphouët Boigny d’Abidjan dans le magazine DEBATS numéros 46-47, intitulé l’islam en Afrique de l’Ouest, une originalité, permettent d’affirmer que l’enseignement dispensé reposait sur l’étude des disciplines telles que les hadiths (tradition du prophète) ; le fiqh (science juridique), le tawhid (la théologie), le tafsir (l’exégèse du coran) et la mémorisation du coran repartie sur quatre cycles.

Le premier assure la formation de base. On y apprend les caractères arabes, la lecture et la récitation de quelques sourates L’élève apprend également à faire des prières. Les sourates apprises allaient de la Fatiha (sourate 1) à la sourate communément appelée Sabbih en fait la sourate 87(sourate Al-A’LA, le très haut).

A la fin de ce cycle, l’élève bénéficiait d’une fête ; il avait même droit à un poulet qui était préparé en son honneur.

Concernant le deuxième cycle, l’élève sachant épeler, on lui fait d’abord lire les sourates les plus connues puis, le coran tout entier.

Quant au troisième cycle, il porte essentiellement sur le commentaire du coran, sourate après sourate

Le quatrième cycle, concerne l’étude du coran à travers certains textes. Les hadiths et les kitabs (ensemble des documents linguistiques, judiciaires qui ont été faites sur le coran).

A ce stade, l’élève atteint un niveau acceptable de la langue arabe. Il est capable de l’écrire et de la parler.

Ségou et Bobo Dioulasso, premiers centres de spécialisation pour les Ivoiriens

De manière générale, tous les élèves issus des écoles coraniques qui voulaient poursuivre leurs études, se rendaient soit à Ségou au Mali, soit à Bobo Dioulasso au Burkina Faso ou même au Ghana où existaient des centres de spécialisation. Beaucoup parmi les premiers ivoiriens qui par la suite iront poursuivre leurs études au Maghreb, en Egypte ou encore en Arabie saoudite, tels les premiers docteurs en théologie en l’occurrence Moustapha SY, et feu Saliah BAMBA suivront cette voie. Cependant, depuis peu existe un centre de spécialisation en Côte d’Ivoire.

L’école de feu Ba Ishag à Anyama premier centre de spécialisation en Côte d’Ivoire

La spécialisation des élèves issus du système des écoles coraniques traditionnelles qui ont atteint le niveau quatre, se déroule à Anyama situé à une vingtaine de kilomètres d’Abidjan Elle concerne la production des élus de Dieu, huffaz (singulier Hafiz) ou « ceux qui portent le coran en eux ». La première école de ce type a été ouverte en 1981 par feu Ba Ishagh (décédé en 2017) originaire de Bou-Elefiya (Mauritanie), missionnaire de la ligue Islamique Mondiale(L.I.M). Ce dernier a été lui-même formé en Mauritanie à l’Institut Supérieur des Etudes Coraniques et Islamiques (ISECI). Cette école essentiellement fondée sur la rétention du coran, forme des élèves dans ce sens. Ces derniers après leur formation qui se déroule encore de manière traditionnelle autour du maître, deviennent des imams ou s’installent eux-mêmes comme enseignants coraniques.

Des centres de formation dont sont issues les première fortunes du pays

Un autre aspect de ces écoles coraniques traditionnelles est à prendre en compte. A l’origine elles étaient de véritables centres de formation. Les enfants dans la matinée, de l’aube jusqu’au lever du soleil, apprenaient l’alphabet, le coran, les hadiths et à mi-journée, allaient au champ de leurs maîtres. Les cours n’étaient pas payés et les élèves devaient travailler en vue d’aider le maître à les prendre en charge. Ce dernier qui les logeait et les nourrissait, avait généralement un champ et parfois des animaux dont devaient se charger les élèves. Parfois, dans les grandes villes avant les indépendances, les élèves se livraient à de menus travaux en dehors du domicile du maître (corvées d’eau, pousse poussier, charretier, corvée d’eau, etc.) pour subvenir à leurs besoins. De cette manière, ces écoles devenaient en même temps des centres de formation .Par conséquent, les élèves qui en sortaient acquerraient du caractère et constituaient une main-d’œuvre utilisable sur le champ.

Ainsi, lorsqu’ils retournaient en famille après leurs formations ne chômaient-ils pas. Selon le Cheick al aïma Boikary Fofana dans un prêche prononcé le 08 novembre 2008 à la mosquée d’Aghien, toutes les premières grandes fortunes de ce pays qui ont marqué l’économie depuis 1940 jusqu’à très récemment, sont passées par cette école coranique qui forgeait leurs caractères et leurs personnalités.

Feu cheikh yacouba sylla

On peut citer entre autres, feux Niffa DIABY, Yacouba SYLLA, Mangalla, Vamé Touré, Boiké DOUMBIA etc. Ces derniers ont tous été façonnés par l’éducation coranique. Ils ont d’abord été pour la plupart, cultivateurs, vendeurs ambulants .Sous par sous ,ils ont accumulé de l’argent pour passer leurs permis de conduire qui leur a permis d’être des chauffeurs puis transporteur avant d’engranger leurs fortunes. Certains sont devenus riches dans le commerce de la cola. Par ailleurs, au plan moral, les élèves issus de ces écoles, étaient des références

Feu El hadj Niffa Diaby

Des personnes de bonne moralité sollicitées dans tous les domaines

L’Hermite de kelindjan

Ceux qui parmi eux avaient une certaine aisance financière, ont été les premiers trésoriers des sections du PDCI RDA dans leurs localités depuis la fondation de ce parti à Bamako en 1947 jusqu’à ce que les intellectuels se mêlent à la politique. Il n’était pas rare de voir également des érudits issus des écoles coraniques autour des chefs de village ou de canton dont ils étaient les conseillers. Certains parmi ces élèves issus de ces écoles coraniques s’installaient en tant que maîtres spirituels après avoir maîtrisé les aspects ésotériques (cachés et donc mystiques) du coran et de manière honnête prodiguaient des prières et des Douah (bénédictions) pour des âmes en peine .Parmi eux on peut citer feu El hadj Ibrahim SONTA dit el Hadj N’guêrê (père du calife général des Tidjani Moustapha SONTA) et même feu, l’imam Sylla de Yamoussoukro consulté non seulement pour ses prières mais également, pour ces conseils. Et parmi les visiteurs de ce dernier faisait partie d’illustres personnalités de ce pays dont le feu le président Félix Houphouët Boigny qui se referait souvent aux conseils de l’illustre imam aujourd’hui disparu chaque fois qu’il devait prendre une décision engageant la vie du pays. Aujourd’hui encore, certains imams de cette dimension sont consultés pour leur sagesse science du coran, on peut citer entre autres, l’imam Abbah CISSE de Treichville et El hadj Boiké Samassi, l’ermite de Kelindjan dans la région de Samatiguila pour qui à chaque Mahoulid ,des milliers de fidèles se déplacent de tous les quatre coins de l’Afrique occidentale afin de bénéficier de ses conseils et bénédictions.

Une décadence liée à la vulgarisation de l’école occidentale

De nos jours, ces écoles coraniques traditionnelles sont en déclin. Certaines existent encore et se trouvent dans des villages et même quartiers de certaines villes Mais, elles sont en voie de disparition. Ce déclin est dû en grande partie à la vulgarisation de l’école occidentale Convaincus de la supériorité de la civilisation occidentale et de la mission « civilisatrice » de la France qui devait apporter au reste du monde le bien-être, la liberté et le progrès par la transmission du savoir européen et des valeurs issues de la Révolution de 1789, les ministres républicains qui avaient encouragé dans les années 1880 l’aventure coloniale étaient animés d’une volonté d’assimilation visant à amener les peuples colonisés au niveau du peuple colonisateur.

Le gouverneur Chaudié

Et cette politique d’assimilation devait passer par l’école occidentale, à ce sujet Chaudié, le Gouverneur Général de l’A.O.F. dans sa circulaire du 22 juin 1897 affirme : «l’école est en effet le moyen le plus sûr qu’une nation civilisatrice ait d’acquérir à ses idées les populations encore primitives et de les élever graduellement jusqu’à elle. L’école est, en un mot, l’élément de progrès par excellence. C’est aussi l’élément de propagande de la cause et de la langue française le plus certain dont le Gouvernement puisse disposer. »

 

Mais au-delà de l’extension de la langue et de la civilisation française, l’école avait également pour objectif de former la main d’œuvre utile au processus d’exploitation des colonies et de l’extension de la religion chrétienne et notamment du catholicisme. Dans cette optique, des écoles seront construites partout en Afrique Occidentale Française notamment dans les zones côtières.

La première école en Côte d’Ivoire s bâtie à en 1867Elima à Aboisso

La première école en Côte d’Ivoire sera bâtie à Elima dans la région d’Aboisso en 1867. Petit à petit, ces écoles vont s’étendre à travers le pays en commençant par les villes côtières d’Assinie à Tabou où se trouvaient les postes coloniaux. Par la suite, toutes les grandes villes verront surgir les écoles qui serviront à former les commis et les premiers intellectuels du pays .De même, la promotion sociale se fera à travers cette école qui deviendra petit à petit obligatoire. Le Nord du pays qui était forcément islamisé, se verra investi par ce nouveau phénomène.

L’école coranique, l’ombre d’elle-même

Par conséquent, au fil des ans, l’école coranique traditionnelle perdra son importance face à cette nouvelle contradiction qui faisait miroiter une autre voie d’accès à l’élite du pays. De la sorte, depuis l’indépendance jusqu’à nos jours, ces structures de formation disparaîtront jusqu’à ne devenir que l’ombre d’elles-mêmes. Entre temps, un autre système d’enseignement islamique un peu plus amélioré en terme de structure et de méthode pédagogique, c’est-à-dire les Medersa, fera son apparition.

SOURCES.

1-Joseph Ki Zerbo Histoire de l’Afrique Noire, d’hier à Aujourd’hui, parue en 1978 aux éditions Hatier en France,

2-Al Bakri, écrivain arabe de Cordou (Espagne), dans son œuvre, Description de l’Afrique Septentrionale écrit en 1087,

3-Ibn Battuta, Voyages, tome 3, La Découverte, 1990.

4- Maryse Condé, Ségou, Les Murailles de Terre, Tome I, Paris, Robert Laffont, 1984.

5-Louis Gustave Binger, Le Péril de l’Islam, Publication du Comité de l’Afrique française, 1906.

6- Fofana lemassou, Côte d’ivoire, islam et société parue aux éditions du CERAP en 2007

7-A cura di Jean de la Guérivière Les multiples visages de l’Islam noir extrait de: Géopolitique africaine, n°5 – Hiver 2002

8-Vincent Monteil, L’Islam noir. Une religion à la conquête de l’Afrique, Seuil, 1980.

Binaté Youssouf « l’Education islamique au défi de l’évolution » in DEBATS numéros 46-47 intitulé l’islam  en Afrique de l’Ouest, une originalité

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