mercredi, décembre 8, 2021
Accueil > Actualités > SOMALILAND : ON SURVIT A L’OMBRE DE LA FAMINE

SOMALILAND : ON SURVIT A L’OMBRE DE LA FAMINE

 

 Dans ce pays qui n’existe pas officiellement, la population est confrontée à l’insécurité alimentaire sous l’effet conjugué des invasions de criquets, de la sécheresse et des violences entre les clans. Les premières victimes sont les femmes et les enfants.

 « Ils attaquent, ils attaquent », lance l’homme d’une voix forte, une canne à la main, la tête enveloppée d’un foulard blanc pour se protéger du soleil. En ce mois de novembre, un nuage vorace vient de tomber du ciel, une nouvelle fois, juste à la périphérie du village de Qoyta, dans la province de Sahil, dans le nord-ouest du Somaliland. Les villageois accusent le coup. Encore une invasion de criquets pèlerins !

Au Somaliland,survivre à l’ombre de la famine

« Avant, c’était une fois tous les dix ans, désormais, c’est plusieurs fois par an », soupire un berger de Qoyta après avoir entendu l’alerte lancée par l’homme habillé de blanc. Il faut écouter les habitants des villages de Sahil exposés à cette malédiction venue du ciel pour comprendre l’étendue du désastre.

Lorsque les criquets pèlerins surgissent du néant, ils engloutissent d’abord le soleil, disent ces villageois livrés à la convoitise illimitée des insectes bibliques. La nuée aux milliards d’ailes vibrantes le dérobe aux yeux des paysans avant de s’abattre sur leur labeur. Minuit à midi. « Ils dévorent tout, nos aliments, les stocks de survie, nos plantations, les pâturages pour nos animaux. Ils ne nous laissent rien, rien », dit Mohamed, le chef du comité du village voisin de Suuqsade.

Une peste annuelle

L’homme qui vient de lancer l’alerte à Qoyta est exaspéré, les villageois se regardent, médusés. Que faire ? Attendre et espérer. Si la nuée décide de fondre sur eux, tous les villageois se mobiliseront pour tenter de s’y opposer. Mais comment repousser cette multitude ardente capable de parcourir 150 km par jour ? Mohamed explique qu’ils se précipiteront dans l’essaim, frapperont dans leurs mains, feront des moulinets avec leurs bras, leurs cannes et leurs frondes, du bruit avec des instruments de musique, crieront, psalmodieront, sauteront et danseront parmi les nuées d’insectes dévoreurs « en réclamant la clémence d’Allah, le miséricordieux ».

Seul Allah le sait

Dans cette République islamique, travaillée par le wahhabisme et alliée aux Émirats arabes unis, rien ne se pense ni se vit en dehors de l’islam. Tout est signe de Dieu, tout renvoie à Lui, tout dépend de Lui. « D’où viennent ces criquets, pourquoi s’en prennent-ils à nous ? Seul Allah le sait », dit un homme au nom des autres habitants.

Un criquet avale chaque jour l’équivalent de son propre poids, soit deux grammes de nourriture ! « Après leur passage, nous devons attendre la saison des pluies pour replanter. Mais ils reviennent, anéantissent nos semis. Et comme il pleut de moins en moins, nous n’avons plus les moyens de repiquer pour sauver nos récoltes », explique Mohamed. À ses côtés, une dizaine de paysans évoquent la même souffrance, le même désarroi face à cette peste annuelle.

Avenir hypothéqué

L’avenir de ces paysans isolés est désormais hypothéqué dans ce pays sans reconnaissance internationale, sans grands moyens, au cœur d’une région en guerre ouverte avec la Somalie dont elle s’est détachée en 1991. Un pays fragilisé par des fractures claniques et des épisodes de sécheresse qui précipitent la population dans une immense pauvreté. Pour les agropastoraux de Sahil, les criquets ne sont pas le seul ennemi. Les points d’eau sont de plus en plus rares, donc de plus en plus éloignés des villages. Et il faut creuser de plus en plus profond. À Suuqsade, le premier puits est à deux kilomètres ; à Qoyda, à cinq kilomètres. Et il faut aller puiser l’eau à 300 mètres de profondeur. « Ce sont nos filles qui s’en chargent. Nos garçons gardent les chèvres », dit Mustafa. « C’est épuisant et dangereux, précise Hawa, le chemin pour se rendre au puits est escarpé, nous pouvons tomber dans une crevasse, nous faire attaquer par un bandit. »

Sans avenir

Dans ces conditions, l’avenir paraît bien sombre. « Il pleut de moins en moins, la terre est de plus en plus aride, les criquets de plus en plus nombreux », affirment les villageois. Un paroxysme avait été atteint en 2000 : plusieurs essaims de criquets s’étaient abattus sur l’Éthiopie et la Somalie avant de ravager le Kenya. L’un d’eux, selon l’Agence des Nations unies pour l’agriculture et l’alimentation (FAO) réunissait 200 milliards d’insectes à lui seul, couvrant une surface de 2 400 km2. Soit la taille du Luxembourg !

La solution, pour ces populations, est à chercher dans le reboisement. « Nos parents ont détruit nos forêts car ils étaient pauvres. Nos sols se sont asséchés, nos troupeaux en ont été affectés. Nous payons aussi pour le mode de vie des Occidentaux. L’industrialisation et l’exploitation du monde par les riches ont directement affecté nos vies par le changement climatique », affirment les hommes de Suuqsade. « Nous ne mangeons plus qu’une fois par jour. Et dans notre culture nous privilégions les garçons par rapport aux filles », confie Hawa. Ses maigres ressources ne lui permettent plus de payer la scolarité de ses cinq enfants, soit 10 dollars par mois pour chacun d’entre eux. « Seuls mes deux garçons sont scolarisés, mes trois filles m’aident désormais au champ et à la corvée d’eau. »

Raréfaction des pluies

Dans la région de Caynabo, le long de la zone disputée du Putland, la raréfaction des pluies, la déforestation massive et l’insécurité liée à la guerre des clans frappent tout aussi cruellement les populations locales, comme en témoigne le camp d’Ainobo. Ouvert pendant la grande sécheresse de 2017, il n’a cessé de s’agrandir depuis et compte aujourd’hui 7 000 personnes. « 70 % ont fui la grande famine de 2017, 15 % ont été victimes des cyclones de 2018, 10 % sont arrivés en 2019 en raison du conflit entre les clans, et 5 % après les attaques massives de criquets pèlerins de 2020 », précise Amran, la responsable de l’ONG Care à Ainobo.

Dans ce camp, on trouve surtout des femmes et des enfants. Les hommes sont engagés dans la guerre des clans, surveillent leurs terres abandonnées ou bien sont anesthésiés dès le milieu de la journée par le khat, l’herbe consommée dans toute la Corne de l’Afrique. À Ainobo, on trouve tout de même une clinique mobile, une école primaire et trois mosquées. Le camp est sous perfusion humanitaire, le jour. La nuit, il est livré aux attaques des gangs de la ville toute proche, ou des clans qui se disputent la frontière entre le Somaliland et le Putland. « Une fois le soleil couché, nous sommes menacés », témoigne Rahma, 30 ans, arrivée ici en 2017, mère de sept enfants et enceinte d’un huitième, victime de malnutrition. « Les bandits nous violent et nous volent. Le jour, nous sommes moins inquiétées. Nous devons juste survivre », dit-elle en caressant l’arrondi de son ventre.

Une crise humanitaire aiguë

On estime que 5,9 millions de personnes (soit plus d’un tiers de la population locale) ont besoin d’une aide humanitaire en Somalie, et que 2,8 millions de personnes seront confrontées à une insécurité alimentaire en 2021, selon l’Agence humanitaire de l’ONU.

Situé au nord-ouest de la Somalie, le Somaliland est un territoire de plus de 176 000 km². Ancienne colonie britannique, cette région séparatiste de quatre millions d’habitants a proclamé son indépendance en 1991 à la chute du dictateur Siad Barré. Le Somaliland dispose d’un gouvernement, d’une armée, d’un parlement, d’institutions autonomes et d’une monnaie.

Le changement climatique, les conflits et la pandémie de coronavirus ont créé une crise humanitaire qui accroît la vulnérabilité des populations de la région. Les prévisions de financement sont à leur plus bas niveau depuis six ans et, malgré l’augmentation des besoins, le Plan de réponse humanitaire de l’ONU n’est financé qu’à 50 %.

Laurent Larcher (envoyé spécial au Somaliland), Lacroix

 

Laisser un commentaire