jeudi, décembre 3, 2020
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DE LA DIFFICULTE D’EXPLIQUER « LA LUTTE CONTRE L’ISLAMISME » AU MONDE MUSULMAN

Explication un attentat (revendique par le groupe état islamique) dans le cimetière de Djeddah, en Arabie saoudite, lors de la commémoration du 11 novembre, illustre une fois de plus les tensions entre la France et plusieurs pays majoritairement musulmans. Emmanuel Macron et son ministre des affaires étrangères ont déjà tenté un travail « d’explication et d’apaisement », mais les termes employés brouillent encore le message.

Le 31 octobre, Emmanuel Macron a donné une interview a la chaine de télévision qatarie al-jazzera après les nombreuses manifestations contre la France dans des pays musulmans.

► Pourquoi ces efforts de la France a l’égard du monde musulman ?

Un « travail d’explication et d’apaisement ». C’est la tache délicate que se sont fixée Emmanuel Macron et son ministre des affaires étrangères, Jean-Yves le drian, vis-à-vis du monde musulman. même si la tentative de boycott des produits français a tourné court, tous deux savent que le discours du président de la république sur le « séparatisme islamiste » le 2 octobre aux Mureaux (Yvelines), puis celui prononce à la Sorbonne lors de l’hommage national a Samuel paty, ont une nouvelle fois accrédité l’idée d’une « hostilité » de la France a l’egard de l’islam et des Musulmans.

De passage en Egypte dimanche 8 novembre, Jean-Yves le drian a longuement rencontré le grand imam d’al-Azhar. Quelques jours plus tôt, dans une interview accordée a la chaine qatarie al-jazira, le président de la république n’avait pas ménagé sa peine pour tenter d’expliquer a un auditoire arabe et largement musulman « la laïcité, ce terme si complique qui donne lieu à tant de malentendus ».

« J’ai suivi ce qu’il y avait parfois dans vos réseaux sociaux, sur votre antenne », a assuré le président de la république. « Pour ce qui est des français de confession musulmane, comme d’ailleurs des citoyens du monde entier dont l’islam est la religion, je veux leur dire que la France est un pays où l’on exerce librement aussi cette religion. Il n’y a pas de stigmatisation, tout cela est faux ».

► Les tensions résultent-elles d’une « manipulation » ?

Une première explication qui circule dans l’entourage du président de la république, veut voir dans la colère qui s’est exprimée au Koweït, à gaza ou en Jordanie le résultat des « manipulations » d’une partie des medias arabes et turcs. « N’écoutez pas les voix qui cherchent à attiser la défiance. Ne nous laissons pas enfermer dans les outrances d’une minorité de manipulateurs », a lancé Jean-Yves le drian fin octobre.

L’accusation n’est pas sans fondement. En Turquie, le président recep tayyip erdogan et la presse qu’il contrôle ne cessent de creuser le ressentiment à l’ egard de la France. Pour marc lavergne, directeur de recherches au CNRS et spécialiste du Moyen-Orient, « dans un moment complique, Emmanuel Macron a eu le courage ou l’intelligence de comprendre qu’il devait passer par le media le moins prêt à le recevoir. »

En l’occurrence la chaine al-jazira, fondée en 1996 à Doha par l’émir du Qatar – principal sponsor des frères musulmans dans le monde –, reconnue pour son professionnalisme mais reflet aussi de la « duplicité » de l’émirat : une autocratie religieuse se présentant « sous les dehors d’une monarchie ouverte », résume-t-il.

Directeur de la recherche à l’iremmo, adel bakawan, est plus dubitatif. À ses yeux, Emmanuel Macron a eu tort « d’intervenir sur un tel sujet dans un contexte intensément sensible pour les musulmans, puis de vouloir s’expliquer ». « La seule chose qu’attendaient les initiateurs du boycott était qu’il s’excuse. Puisque cette solution etait exclue, il ne fallait surtout pas y revenir », estime-t-il, convaincu que le président français a surtout offert a son homologue turc « une occasion inespérée de se poser en leader du monde musulman ».

► la France peut-elle se faire comprendre du monde musulman sur ce sujet ?

Pour les chercheurs, le malentendu tient surtout au vocabulaire employé. « le mot “islamisme” est polysémique et polémique : il est compréhensible par des chercheurs français mais son sens ne va pas de soi dans le monde arabo-musulman », souligne adel bakawan, pour qui Emmanuel Macron devrait s’en tenir a des termes moins discutes comme « djihadisme » ou « terrorisme ».

« si l’on veut emporter la rue arabe pacifiste avec nous, il faudrait se contenter de parler de “criminels” », avance même marc lavergne, qui se demande si finalement le président français est « au clair avec ce qu’il vise : le salafiste qui se retire sur sa montagne ou la violence ».

Pour jean druel, chercheur à l’institut dominicain d’études orientales, l’incompréhension repose sur un problème de vocabulaire mais dépasse celui-ci. « Ici, en Egypte, tout le monde sait ce qu’est un extrémiste : on sait comment il s’habille, comment il mange, dans quelle mosquée il va. Et on sait aussi qu’il a un projet séparatiste, extrémiste, politise, qui instrumentalise la religion, etc. mais ce qui est absolument incompréhensible et même intolérable pour un musulman qui suit al-Azhar, c’est d’utiliser pour le designer un terme dérive du mot “islam” », développe-t-il.

« Pour un musulman, le mot “islam” ne peut que renvoyer à la réalité pure et parfaite de la religion voulue par dieu et révélée par lui en détail, poursuit jean druel. Pas à ses réalisations historiques, ni aux sociétés ou aux cultures qui s’en réclament. Il est donc impensable d’associer le terrorisme à l’islam. »

L’interview d’Emmanuel Macron sur al-jazira a offert une magnifique illustration de cette incompréhension pour le coup radicale. « Il y a aujourd’hui une violence qui est portée par des mouvements, des individus extrémistes au nom de l’islam », déclare le président français, en prenant soin de rappeler que « toutes les religions ont vécu ce type de crise dans leur histoire ». « La crise, elle n’est pas au sein de l’islam, elle est au sein de la société musulmane », corrige le journaliste de la chaine qatarie.

anne-benedicte hoffner, le 11/11/2020 à 14:47 modifie le 11/11/2020 a 16:39

 

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