lundi, novembre 19, 2018
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QATAR ET ÉMIRATS : LE CONFLIT ENTRE DEUX ISLAMS

Depuis plus d’un an, de fortes tensions opposent le Qatar et quatre pays : l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, Bahreïn et l’Égypte. Fin août, un projet de creusement d’un canal qui transformerait la péninsule du Qatar en une ile a même été évoqué par le royaume saoudien. Mais derrière la crise du Golfe existe également une fracture religieuse à l’intérieur du monde sunnite.
La crise qui oppose depuis un an le Qatar et la coalition regroupant
Arabie Saoudite, Émirats, Égypte et Bahreïn n’a pas seulement

remodelé les équilibres géopolitiques du Moyen-Orient, mais a

aussi ratifié la rupture politico-religieuse interne au monde sunnite
entre un camp islamiste patronné par Doha et un camp anti-

islamiste soutenu par les États du quartet.

Un rapport compliqué

Le conflit actuel est le dernier chapitre dans l’histoire de la
compliquée relation triangulaire entre l’État égyptien, les Frères

musulmans et les pays du Golfe. Tout a commencé dans les
années 1950, lorsque de nombreux membres de la Confrérie,

fuyant la répression nassérienne, se réfugièrent dans le Golfe et en
particulier en Arabie Saoudite. La rencontre entre les islamistes et

l’Arabie Saoudite se déroula, jusqu’au début des années 1990, sous
le signe de la coopération. Les Frères musulmans furent considérés

comme des alliés naturels contre les mouvements arabes
révolutionnaires, et contribuèrent à accroître la légitimité

panislamique de Riyadh.

C’est durant cette période que l’hybridation culturelle et religieuse

entre les idées de la Confrérie et le wahhabisme saoudien donna
naissance au mouvement de la Sahwa islamiyya (le Réveil

islamique). Ce partenariat éclata avec la guerre du Golfe de 1990-

1991, lorsque, pour libérer le Koweït occupé à l’époque par l’Iraq de

Saddam Hussein, la monarchie saoudite permit aux troupes

américaines de stationner sur son territoire, soulevant ainsi
l’indignation islamiste.

Le fossé s’est encore creusé avec les révolutions arabes de 2011 :

tandis que les Frères musulmans et autres mouvements islamistes,
soutenus par le Qatar et la Turquie, travaillaient à créer un nouvel

ordre politique au Moyen-Orient, l’Arabie Saoudite et les Émirats

intervenaient pour rétablir le statu quo, en appuyant en

particulier l’Égypte du général al-Sissi.

Critiques et accusations croisées

Après la rupture survenue en 2017, on a vu se multiplier les

accusations, analyses critiques et prises de distance croisées
lancées par politiciens, intellectuels et clercs des deux camps. Le

front pro-islamique et philo-Qatar accuse les adversaires d’avoir

trahi l’islam, en cédant devant le sécularisme occidental. C’est ainsi

que, en octobre 2017, le Marocain Ahmad al-Raysuni, principal

idéologue du mouvement Unicité et Réforme (MUR) et vice-

président de l’Union mondiale des oulémas musulmans, a reproché

à l’Islam saoudien d’être passé de « l’efflorescence
à la décadence».

Toujours à l’automne 2017, sur le quotidien qatari Al-Watan,

le journaliste d’Al-Jazeera Ahmad Mansur a accusé les Émirats

et l’Arabie Saoudite de vouloir délibérément séculariser les sociétés

islamiques. Et Soumaya Ghannouchi, fille du fondateur et leader du

parti islamiste tunisien Ennahdha, dans une série d’articles publiés
sur le quotidien philo-qatari en ligne Arabi21, a décrit pour sa part

le conflit actuel comme une bataille entre un islam démocratique

et libéral et un autoritarisme qui s’est servi, dans le passé,

de la religion, mais qui aujourd’hui est devenu laïciste.

Le front anti-islamiste, lui, impute la violence et le chaos qui agitent

les sociétés musulmanes à l’influence néfaste des Frères
musulmans. C’est ainsi que le prince héritier saoudien, Mohammed

Ben Salmane, qui a promis de « ramener » l’Arabie Saoudite

à la « modération » des années antérieures à 1979,

attribue l’extrémisme religieux présent dans le royaume

aux infiltrations de la Confrérie, notamment dans le système

éducatif saoudien.

L’islam des Émirats : entre tradition et pensée critique

Par-delà le discutable récit historique proposé par MBS, son projet

de réforme de l’islam reste très vague. Il se préoccupe non tant

d’une réforme religieuse que d’un Islam qui n’entrave pas

le processus de modernisation du pays, qui ne se transforme pas

en une forme d’opposition politique, et n’aille pas compromettre

la réputation internationale de l’Arabie Saoudite.

Voilà pourquoi la véritable alternative à l’interprétation islamiste

n’est pas l’islam qui, on ne sait quand ni comment, naîtra en Arabie

Saoudite, mais l’Islam qui est promu dès à présent par les Émirats.

Ceux-ci, à la différence de l’Arabie Saoudite et du Qatar,

n’adhèrent pas à la doctrine wahhabite, mais à l’école malékite.

Dans le même temps toutefois, les Émirats ne disposent pas

d’institutions islamiques à travers lesquelles faire passer leur propre
message religieux. Leur politique islamique a donc consisté à

patronner de nouvelles institutions, nominalement indépendantes,

dirigées par des personnalités éminentes du monde sunnite.

Parmi ces institutions figurent le Conseil des sages musulmans et

le Forum pour la promotion de la paix dans les sociétés

musulmanes, créés tous deux à Abu Dhabi en 2014. Le Conseil,
qui rassemble des oulémas du monde entier, est présidé par

le grand imam d’al-Azhar Ahmad Al Tayyib et représente

une riposte à l’Union mondiale des oulémas musulmans,

réseau d’experts religieux et intellectuels d’orientation islamiste,

très proche du Qatar, créée et présidée par le « global mufti »,

Yusuf al-Qaradawi.

Le Forum pour la promotion de la paix est, pour sa part, dirigé par

le cheikh d’origine mauritanienne Abdallah Bin Bayyah, qui a fait

partie jusqu’en 2013 de l’Union mondiale des oulémas.

Ces deux institutions expriment un islam lié aux écoles juridiques

et théologiques traditionnelles et à la spiritualité soufie, engagé

dans le dialogue interreligieux et interculturel, et résolument hostile

aux interprétations politiques et violentes.

Mais l’action des Émirats ne vise pas seulement dans la direction

d’une religiosité néo-traditionnelle : depuis quelque temps, on
trouve, invité fixe du canal Abu Dhabi TV, Muhammad Shahrur,

intellectuel syrien engagé dans une exégèse renouvelée du Coran.

Lorsque s’est ouvert en Tunisie le débat sur la nécessité de
dépasser l’inégalité entre homme et femme dans le droit

successoral, celui-ci s’est trouvé dans le camp opposé

à celui du cheikh Al-Tayyib.

Selon une enquête publiée en juillet 2017 sur le site d’Al-Jazeera,

les Émirats seraient aussi les principaux initiateurs

et pourvoyeur de fonds de Mu’minun bilâ Hudûd (« Croyants sans

frontières »), une Fondation dont le siège principal est à Rabat

et à laquelle participent des intellectuels de tout le monde arabe.

Avec une masse de publications et d’événements impressionnante,

Mu’minun bila Hudud promeut une pensée critique sur la tradition

islamique et sur le rapport entre islam et espace public, donnant de

la visibilité à ces « nouveaux penseurs » qui, depuis quelques

années, développent une relecture de la révélation en utilisant les

instruments qu’offre la critique textuelle moderne. C’est ainsi qu’elle

réalise par exemple la publication des œuvres complètes de

l’intellectuel égyptien Nasr Hamid Abu Zayd, connu pour son

herméneutique historique du texte sacré de l’islam.

Un rapport compliqué

Le conflit actuel est le dernier chapitre dans l’histoire de la
compliquée relation triangulaire entre l’État égyptien, les Frères

musulmans et les pays du Golfe. Tout a commencé dans les

années 1950, lorsque de nombreux membres de la Confrérie,
fuyant la répression nassérienne, se réfugièrent dans le Golfe et en

particulier en Arabie Saoudite. La rencontre entre les islamistes et

l’Arabie Saoudite se déroula, jusqu’au début des années 1990, sous
le signe de la coopération. Les Frères musulmans furent considérés

comme des alliés naturels contre les mouvements arabes

révolutionnaires, et contribuèrent à accroître la légitimité
panislamique de Riyadh.

C’est durant cette période que l’hybridation culturelle et religieuse

entre les idées de la Confrérie et le wahhabisme saoudien donna

naissance au mouvement de la Sahwa islamiyya (le Réveil

islamique). Ce partenariat éclata avec la guerre du Golfe de 1990-

1991, lorsque, pour libérer le Koweït occupé à l’époque par l’Iraq de

Saddam Hussein, la monarchie saoudite permit aux troupes

américaines de stationner sur son territoire, soulevant ainsi

l’indignation islamiste.

Le fossé s’est encore creusé avec les révolutions arabes de 2011 :

tandis que les Frères musulmans et autres mouvements islamistes,

soutenus par le Qatar et la Turquie, travaillaient à créer un nouvel

ordre politique au Moyen-Orient, l’Arabie Saoudite et les Émirats

intervenaient pour rétablir le statu quo, en appuyant en

particulier l’Égypte du général al-Sissi.

Critiques et accusations croisées

Après la rupture survenue en 2017, on a vu se multiplier les

accusations, analyses critiques et prises de distance croisées

lancées par politiciens, intellectuels et clercs des deux camps. Le

front pro-islamique et philo-Qatar accuse les adversaires d’avoir

trahi l’islam, en cédant devant le sécularisme occidental. C’est ainsi

que, en octobre 2017, le Marocain Ahmad al-Raysuni, principal

idéologue du mouvement Unicité et Réforme (MUR) et vice-

président de l’Union mondiale des oulémas musulmans, a reproché

à l’Islam saoudien d’être passé de « l’efflorescence

à la décadence».

Toujours à l’automne 2017, sur le quotidien qatari Al-Watan,

le journaliste d’Al-Jazeera Ahmad Mansur a accusé les Émirats

et l’Arabie Saoudite de vouloir délibérément séculariser les sociétés

islamiques. Et Soumaya Ghannouchi, fille du fondateur et leader du

parti islamiste tunisien Ennahdha, dans une série d’articles publiés
sur le quotidien philo-qatari en ligne Arabi21, a décrit pour sa part

le conflit actuel comme une bataille entre un islam démocratique
et libéral et un autoritarisme qui s’est servi, dans le passé,

de la religion, mais qui aujourd’hui est devenu laïciste.

Le front anti-islamiste, lui, impute la violence et le chaos qui agitent

les sociétés musulmanes à l’influence néfaste des Frères

musulmans. C’est ainsi que le prince héritier saoudien, Mohammed

Ben Salmane, qui a promis de « ramener » l’Arabie Saoudite

à la « modération » des années antérieures à 1979,
attribue l’extrémisme religieux présent dans le royaume

aux infiltrations de la Confrérie, notamment dans le système
éducatif saoudien.

L’islam des Émirats : entre tradition et pensée critique

Par-delà le discutable récit historique proposé par MBS, son projet

de réforme de l’islam reste très vague. Il se préoccupe non tant
d’une réforme religieuse que d’un Islam qui n’entrave pas

le processus de modernisation du pays, qui ne se transforme pas
en une forme d’opposition politique, et n’aille pas compromettre

la réputation internationale de l’Arabie Saoudite.

Voilà pourquoi la véritable alternative à l’interprétation islamiste

n’est pas l’islam qui, on ne sait quand ni comment, naîtra en Arabie
Saoudite, mais l’Islam qui est promu dès à présent par les Émirats.
Ceux-ci, à la différence de l’Arabie Saoudite et du Qatar,

n’adhèrent pas à la doctrine wahhabite, mais à l’école malékite.
Dans le même temps toutefois, les Émirats ne disposent pas
d’institutions islamiques à travers lesquelles faire passer leur propre

message religieux. Leur politique islamique a donc consisté à

patronner de nouvelles institutions, nominalement indépendantes,

dirigées par des personnalités éminentes du monde sunnite.

Parmi ces institutions figurent le Conseil des sages musulmans et

le Forum pour la promotion de la paix dans les sociétés
musulmanes, créés tous deux à Abu Dhabi en 2014. Le Conseil,

qui rassemble des oulémas du monde entier, est présidé par

le grand imam d’al-Azhar Ahmad Al Tayyib et représente

une riposte à l’Union mondiale des oulémas musulmans,
réseau d’experts religieux et intellectuels d’orientation islamiste,

très proche du Qatar, créée et présidée par le « global mufti »,
Yusuf al-Qaradawi.

Le Forum pour la promotion de la paix est, pour sa part, dirigé par

le cheikh d’origine mauritanienne Abdallah Bin Bayyah, qui a fait
partie jusqu’en 2013 de l’Union mondiale des oulémas.

Ces deux institutions expriment un islam lié aux écoles juridiques
et théologiques traditionnelles et à la spiritualité soufie, engagé

dans le dialogue interreligieux et interculturel, et résolument hostile
aux interprétations politiques et violentes.

Mais l’action des Émirats ne vise pas seulement dans la direction

d’une religiosité néo-traditionnelle : depuis quelque temps, on

trouve, invité fixe du canal Abu Dhabi TV, Muhammad Shahrur,
intellectuel syrien engagé dans une exégèse renouvelée du Coran.

Lorsque s’est ouvert en Tunisie le débat sur la nécessité de
dépasser l’inégalité entre homme et femme dans le droit

successoral, celui-ci s’est trouvé dans le camp opposé
à celui du cheikh Al-Tayyib.

Selon une enquête publiée en juillet 2017 sur le site d’Al-Jazeera,

les Émirats seraient aussi les principaux initiateurs

et pourvoyeur de fonds de Mu’minun bilâ Hudûd (« Croyants sans
frontières »), une Fondation dont le siège principal est à Rabat

et à laquelle participent des intellectuels de tout le monde arabe.
Avec une masse de publications et d’événements impressionnante,

Mu’minun bila Hudud promeut une pensée critique sur la tradition
islamique et sur le rapport entre islam et espace public, donnant de

la visibilité à ces « nouveaux penseurs » qui, depuis quelques
années, développent une relecture de la révélation en utilisant les

instruments qu’offre la critique textuelle moderne. C’est ainsi qu’elle
réalise par exemple la publication des œuvres complètes de

l’intellectuel égyptien Nasr Hamid Abu Zayd, connu pour son
herméneutique historique du texte sacré de l’islam.

Après la rupture survenue en 2017, on a vu se multiplier les
accusations, analyses critiques et prises de distance croisées

lancées par politiciens, intellectuels et clercs des deux camps. Le
front pro-islamique et philo-Qatar accuse les adversaires d’avoir

trahi l’islam, en cédant devant le sécularisme occidental. C’est ainsi
que, en octobre 2017, le Marocain Ahmad al-Raysuni, principal

idéologue du mouvement Unicité et Réforme (MUR) et vice-
président de l’Union mondiale des oulémas musulmans, a reproché

à l’Islam saoudien d’être passé de « l’efflorescence
à la décadence».

Toujours à l’automne 2017, sur le quotidien qatari Al-Watan,

le journaliste d’Al-Jazeera Ahmad Mansur a accusé les Émirats

et l’Arabie Saoudite de vouloir délibérément séculariser les sociétés
islamiques. Et Soumaya Ghannouchi, fille du fondateur et leader du

parti islamiste tunisien Ennahdha, dans une série d’articles publiés
sur le quotidien philo-qatari en ligne Arabi21, a décrit pour sa part

le conflit actuel comme une bataille entre un islam démocratique
et libéral et un autoritarisme qui s’est servi, dans le passé,

de la religion, mais qui aujourd’hui est devenu laïciste.

Le front anti-islamiste, lui, impute la violence et le chaos qui agitent

les sociétés musulmanes à l’influence néfaste des Frères
musulmans. C’est ainsi que le prince héritier saoudien, Mohammed

Ben Salmane, qui a promis de « ramener » l’Arabie Saoudite
à la « modération » des années antérieures à 1979,

attribue l’extrémisme religieux présent dans le royaume
aux infiltrations de la Confrérie, notamment dans le système

éducatif saoudien.

L’islam des Émirats : entre tradition et pensée critique

Par-delà le discutable récit historique proposé par MBS, son projet
de réforme de l’islam reste très vague. Il se préoccupe non tant

d’une réforme religieuse que d’un Islam qui n’entrave pas
le processus de modernisation du pays, qui ne se transforme pas

en une forme d’opposition politique, et n’aille pas compromettre
la réputation internationale de l’Arabie Saoudite.

Voilà pourquoi la véritable alternative à l’interprétation islamiste

n’est pas l’islam qui, on ne sait quand ni comment, naîtra en Arabie

Saoudite, mais l’Islam qui est promu dès à présent par les Émirats.
Ceux-ci, à la différence de l’Arabie Saoudite et du Qatar,

n’adhèrent pas à la doctrine wahhabite, mais à l’école malékite.
Dans le même temps toutefois, les Émirats ne disposent pas

d’institutions islamiques à travers lesquelles faire passer leur propre
message religieux. Leur politique islamique a donc consisté à

patronner de nouvelles institutions, nominalement indépendantes,
dirigées par des personnalités éminentes du monde sunnite.

Parmi ces institutions figurent le Conseil des sages musulmans et

le Forum pour la promotion de la paix dans les sociétés
musulmanes, créés tous deux à Abu Dhabi en 2014. Le Conseil,
qui rassemble des oulémas du monde entier, est présidé par

le grand imam d’al-Azhar Ahmad Al Tayyib et représente
une riposte à l’Union mondiale des oulémas musulmans,

réseau d’experts religieux et intellectuels d’orientation islamiste,
très proche du Qatar, créée et présidée par le « global mufti »,

Yusuf al-Qaradawi.
Le Forum pour la promotion de la paix est, pour sa part, dirigé par
le cheikh d’origine mauritanienne Abdallah Bin Bayyah, qui a fait

partie jusqu’en 2013 de l’Union mondiale des oulémas.
Ces deux institutions expriment un islam lié aux écoles juridiques

et théologiques traditionnelles et à la spiritualité soufie, engagé
dans le dialogue interreligieux et interculturel, et résolument hostile

aux interprétations politiques et violentes.

Mais l’action des Émirats ne vise pas seulement dans la direction

d’une religiosité néo-traditionnelle : depuis quelque temps, on
trouve, invité fixe du canal Abu Dhabi TV, Muhammad Shahrur,

intellectuel syrien engagé dans une exégèse renouvelée du Coran.
Lorsque s’est ouvert en Tunisie le débat sur la nécessité de

dépasser l’inégalité entre homme et femme dans le droit
successoral, celui-ci s’est trouvé dans le camp opposé

à celui du cheikh Al-Tayyib.

Selon une enquête publiée en juillet 2017 sur le site d’Al-Jazeera,

les Émirats seraient aussi les principaux initiateurs
et pourvoyeur de fonds de Mu’minun bilâ Hudûd (« Croyants sans

frontières »), une Fondation dont le siège principal est à Rabat
et à laquelle participent des intellectuels de tout le monde arabe.

Avec une masse de publications et d’événements impressionnante,
Mu’minun bila Hudud promeut une pensée critique sur la tradition

islamique et sur le rapport entre islam et espace public, donnant de
la visibilité à ces « nouveaux penseurs » qui, depuis quelques

années, développent une relecture de la révélation en utilisant les
instruments qu’offre la critique textuelle moderne. C’est ainsi qu’elle

réalise par exemple la publication des œuvres complètes de
l’intellectuel égyptien Nasr Hamid Abu Zayd, connu pour son

herméneutique historique du texte sacré de l’islam.

Deux modèles pour l’islam sunnite

Le Qatar de l’émir Tamim et les Émirats du très actif prince d’Abu
Dhabi Muhammad bin Zayid sont ainsi l’emblème des deux grandes

interprétations qui se disputent aujourd’hui la scène sunnite. D’un
côté, une lecture politique de l’islam, fondée sur la critique de l’ordre

existant et des régimes autoritaires, attentive à la justice sociale et
promotrice d’un projet de réislamisation des sociétés et de

l’institution de régimes « islamo-démocratiques », dans le sillage de
l’expérience, essentiellement vouée à la faillite, tentée après les

révoltes de 2011 en Tunisie et en Égypte. De l’autre, un islam
centré sur la spiritualité personnelle, hostile aux interprétations

violentes, présent sur la scène publique mais peu intéressé à
s’ingérer dans les choix politiques et économiques des
gouvernants, même au risque de fermer un œil sur les abus et sur
les injustices de ces derniers.

Bien que cette alternative traverse aujourd’hui de nombreuses

sociétés musulmanes, il est intéressant de relever qu’elle n’est pas

nécessairement destinée à générer des conflits déchirants. Des
pays comme la Tunisie et le Maroc, où le processus de construction
démocratique continue à aller de l’avant, sont aussi ceux qui ont
empêché l’islamisme de monopoliser la sphère religieuse, mais

sans l’exclure de l’espace politique et de la société.
Source:Saphirnews.com (Rédigé par Michele Brignone, secrétaire scientifique de la fondation internationale Oasis, est enseignant à l’Université catholique de Milan | Mardi 4 Septembre 2018)